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Hommages

  • de l’égo homo-économicus
  • à la Ménagère managée

HOMMAGE A BERNARD MARIS

D’un citoyen inconnu en mode blues d’hiver

maris

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Francis Dalle

« Souvent une évolution est une révolution sans en avoir l'R.»

D’une formation où les concepts à choyer étaient d’origine libérale, de Locke à Miller, génuflexion devant la fameuse économie de marché avec son Dieu concurrence pure et parfaite, haro sur l’Etat devant être réduit à sa portion utile : le  pin’s, engouement devant cette bataille homérique entre l’offre et la demande pour former ce prix qui forge le pouvoir d’achat du bonheur etc…on se parait, à la sortie, du blason du libéralisme avec comme bagage  la compréhension de tous ces mécanismes financiers  afin de représenter le prototype de l’homo argentārĭus opérationnel; une émulation de notre prédation naturelle appliquée à la finance.

Et puis on avance, on réfléchit, on lit de façon personnelle et on se pose des questions ; et durant ce parcours, on rencontre des hommes de convictions et d’analyses tel que Bernard Maris  qui vous poussent toujours plus encore à ouvrir une gamme infinie de nuances qui vous refondent en perplexité chronique.

Ici, un petit hommage sous forme d’extraits de son enseignement – Chap 7 – L’argent & Chap 8 – La bourse et les marchés financiers.

Introduction : Faut-il rire des économistes ?
«Nous nous sommes mis a rire, en nous rappelant les prédictions des économistes en 1914 : la guerre pas plus de quelques mois, les États n’ayant pas les moyens pour plus longtemps… » Paul Léautaud , Journal, 27/01/1932

Faut-il en rire? Oh non! Ils sont bien trop sérieux! Tellement sérieux que « l’économie, moi je n’y comprends rien », avouent la plupart des gens. « Je n’y comprends rien »… N’est-ce point la phrase que l’on entend sans cesse lorsqu’on est confronté à un problème économique? Suivie aussitôt de: « Au fait, la Bourse… Vous pensez que ça va continuer à baisser? »
Eh bien, nous allons chercher à comprendre.
Que l’économie soit très compliquée paraît un gage de sérieux. Et si les économistes se cachaient derrière un jargon? Car de quoi parlent-ils au juste? Les physiciens débattent, entre autres, de la chute des corps et de l’expansion de l’univers, les chimistes des explosifs, les biologistes des mutations génétiques, des OGM qu’ils fabriquent, du clonage et du sida… Mais les économistes? Sont-ils tellement différents des sociologues, des psychologues, des philosophes?
« Et comment donc! » crient-ils alors, arguant des nouveaux quartiers de noblesse de leur discipline, sanctifiée par un prix Nobel. En vérité, ce prix est offert par la banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel et n’est pas un vrai prix, décerné par la Fondation Nobel. Mais cela n’y change rien! Ils ont des Nobel (1).

(1) Mais il est vrai qu’il n’existe pas de prix Nobel de mathématiques, ce qui est dû à d’obscures raisons de jalousie ou d’adultère, Alfred Nobel détestant un certain mathématicien célèbre…

Les économistes – des professeurs d’université ou du Collège de France, des experts, analystes, des journalistes économiques qui font des pages économiques et des suppléments – aimeraient beaucoup ressembler aux physiciens. Sont-ils pour autant de vrais savants ? En tout cas, il s’agit d’hommes très importants, on le voit bien au moment des discussions du budget, des lois sur l’allongement du travail des actifs ou de la baisse des impôts pour certains, des élections, des grèves, des crises. Ils sont même de plus en plus influents, si l’on en juge par l’explosion des suppléments et des émissions économiques. Même un hebdomadaire comme Charlie Hebdo possède sa page économique !

Théories économiques et café du commerce
« Les milliers de petits bassets tournebroches de la rôtisserie de la science. » José Ortega Y Gasset

Alors, de quoi parlent les économistes? « Oikos Nomos »: de la gestion de la maison. De la « ménagère», d’où vient le « manager » des Anglo-Saxons. Pour mémoire, Sully était le « bon mesnager » du doux royaume de France…

Mon ami Alain, directeur d’une grande revue très appréciée des professeurs d’économie, grand amateur d’économie, dit toujours que rien ne l’amuse autant que les « théories » économiques, qui consistent à dire, avec quelques kilos d’équations et un jargon incompréhensible pour 99 % des économistes professionnels eux-mêmes d’ailleurs, ce qu’on raconte entre deux bourrades au café du commerce: «demain ça ira mieux, à condition que ça n’aille pas plus mal, si la confiance revient, et si les gens ont envie de consommer et de travailler, pas vrai mon gars, remets-moi un canon.

L’une des grandes excroissances de la casuistique économique de ces dernières années est la « théorie des incitations » (2). Elle a dû remplir quelques bibliothèques d’articles impénétrables et laborieux autant que sublimes, qu’on pourrait résumer ainsi: pour produire mieux, il faut de la confiance et de la transparence. Chapeau !
Au Moyen Âge et jusqu’aux Lumières, la casuistique a fait vivre pendant des générations des milliers de clercs dévoués à une « science » qui a fini par disparaître, tout comme il se peut que l’économie disparaisse un jour. D’ailleurs, n’a-t-elle pas déjà disparu?
Le meilleur économiste n’est-il pas le chef d’un État quand il désarme un conflit social et rétablit la « confiance » de ses concitoyens dans l’avenir? Le général de Gaulle menait sa politique sans prêter beaucoup d’attention aux coassements de Cassandre des économistes et disait: « Rétablissons la confiance et l’intendance suivra! »

(2) La « théorie des contrats », en particulier, se propose de faire révéler à des dissimulateurs leur information. Elle reprend de façon savante de vieilles pratiques assurantielles fondées sur la perception qu’ont les assureurs des catégories à risques (les jeunes qui ont plus d’accidents de voiture que les autres, par exemple).

Jacques Attali, grand économiste s’il en est, définit un économiste comme « celui qui est toujours capable d’expliquer magistralement le lendemain pourquoi il s’est trompé la veille ». John Maynard Keynes disait à peu près la même chose et recommandait à ses pairs une place modeste, subalterne, comparable à celle des dentistes, capables de soigner avec des instruments, des médicaments et des méthodes qu’ils n’ont pas inventés. Il affirmait que demain « simplement, on ne sait pas » (3). L’économiste se heurte et se heurtera à jamais au mur d’airain de l’incertain. D’ailleurs, s’il savait, s’il anticipait le futur économique mieux que d’autres, il serait milliardaire. Mais regardons-le s’agiter, entre deux heures supplémentaires à l’université, dans les journaux ou à la radio, lorsqu’on lui demande « oui, d’accord, mais demain? Ça s’arrange? » On comprend alors qu’il ne peut pas grand-chose pour nous.
D’autres économistes (Nicolas Kondratieff, Joseph Schumpeter, Marx ou encore l’historien Fernand Braudel) croyaient en de grandes « pulsations » économiques, de grandes phases d’expansion et de récession. Mais il s’agit aussi plus de croyances que de vraies lois car il n’y a pas de lois économiques.

(3) « Théorie générale de l’emploi », in Quartely journal of Economy, 1936,
repris dans La Pauvreté dans l’abondance, Gallimard, colI. « Tel », Paris, 2002, p. 240-260.

Prégnance de l’économie
«L’argent est un instrument qui permet de mesurer la quantité de douleur et de plaisir. » Jeremy Bentham

Pourtant, peut-on échapper à l’économie? Existe-t-il un seul domaine social qui ne soit imprégné d’économie? Le sport? Le sexe? La guerre? « Combien coûterait une guerre avec l’Irak? » titrait en une Le Monde du 4 janvier 2003. Quand on parle de sport ou de sexe, surgissent illico les aspects économiques du problème: salaires, ventes, marchandisation de la vie. Tout aspect de la vie des hommes en société a toujours un aspect monétaire et quantitatif; mais désormais cet aspect est essentiel et tend à expliquer ou impliquer tous les autres. Il existe toujours une « raison économique » des choses. Le pétrole pour l’Irak, l’argent pour l’édition, le marché de la pub pour la télé… Les deux grands systèmes de pensée dont a accouché le capitalisme, à savoir le socialisme et le libéralisme, colorent tout des couleurs de la raison et de la quantité. L’un et l’autre s’abreuvent à la source utilitariste (4). La « rationalisation » du monde et sa « quantification » portées par les Lumières, puis l’expansion de la science, de la recherche et de l’expérimentation, voguent de concert avec sa marchandisation. Notre économiste, quantificateur et rationnel, se tient, faraud, à la proue du « progrès » de l’humanité. Il explique, rationalise et calcule, et d’ailleurs explique en termes de calcul rationnel. Est-il plus ou moins rentable d’être un criminel qu’un honnête homme, nous demande le prix Nobel 1991 Gary Becker. Plus ou moins rentable, pour un ménage, d’avoir un enfant de bonne qualité que deux de mauvaise. Est-il plus ou moins rentable, pour un homme politique, d’être corrompu qu’honnête, questionne le prix Nobel 1986 James Buchanan.
L’ouverture des frontières de tel pays était-elle plus ou moins rentable pour ce pays, étant donné ses pesanteurs politiques et culturelles, analyse magnifiquement a posteriori le prix Nobel 1993 Douglass North. Comment expliquer rationnellement, en termes de coûts-avantages, l’autarcie de la Chine et l’expansion de l’Europe ? Nul doute qu’on puisse toujours rationnellement et économiquement expliquer le retard de l’Afrique, l’avance des États-Unis ou la stabilité de la demande de camembert, « étant donné le contexte » ou « toutes choses égales par ailleurs ».

Mais la raison raisonnante des économistes est en train d’en prendre un sacré coup. Il y a deux signes qui ne trompent pas. Le premier est l’aveu du prix Nobel 2001 Joseph Stiglitz concernant son passage à la Banque mondiale, et la politique économique orthodoxe d’icelle et du FMI (5). Le second concerne l’attribution du prix Nobel d’économie 2002 à un psychologue, Daniel Kahneman, qui raconte ce que mon copain Alain et son idole Keynes savaient depuis toujours: à savoir que les hommes ne sont pas, mais alors pas du tout, « économiquement rationnels ».

(5) Lire La Grande Désillusion, Fayard, Paris, 2002. Pour la première fois, un économiste sort de sa tour d’ivoire et avoue qu’il peut être à l’origine… d’émeutes. Il raconte que les experts sont d’une ignorance crasse, manipulés par les politiques, ou le plus souvent, par des idéologues primaires.

 

Que faut-il enseigner?

Ces pensées nous conduisent aux programmes de sciences économiques et sociales. On me reproche souvent: « Mais, vous, totalement critique, qui n’arrêtez pas de fustiger l’économie et les économistes, que pouvez-vous bien enseigner? » Je réponds « d’abord, l’histoire économique ». Et avec quel plaisir !
Les faits économiques.
On peut raconter l’affaire Enron (voir chapitre 6) de deux façons:

  1. comme une affreuse histoire de malhonnêteté, de transparence non respectée, de dissimulation, d’asymétrie d’information, et envoyer à la face des ignorants une volée d’équations de la théorie de l’information. On peut geindre sur l’« éthique des affaires », sans se rendre compte qu’on pleurniche sur un oxymore;
  2. on peut aussi raconter l’histoire d’Enron – et elle devient passionnante – comme celle de la politique énergétique des États-Unis et des relations du Parti républicain avec certains milieux d’affaires; également comme l’histoire des pratiques des banques d’affaires, des analystes, des agences de notation, et même des journalistes! Il y a de quoi faire!

Ensuite, un économiste doit raconter l’histoire sociale. Évoquer l’économie indépendamment de la sociologie, de la psychologie, de l’anthropologie est un leurre pour laisser croire que l’économie est la matrice, la science supérieure, le moule explicatif dans lequel doit se dissoudre la complexité sociale.

Heureusement les programmes du secondaire font (encore) beaucoup de place aux disciplines analysant la société. Le secondaire enseigne les « sciences économiques et sociales »: on démarre avec Max Weber, on n’oublie pas Marx et on consacre beaucoup de temps à ce que l’on appelle le lien social, avec ses conflits, ses inégalités. On réfléchit sur le travail, la richesse. Dans l’enseignement supérieur, tous ces mots disparaissent et sont remplacés par des signes, des graphiques, des équations. Il ne s’agit plus de dire ce qui est, mais ce qui doit être: l’économie de marché. À l’esprit de finesse, lié à la pluridisciplinarité du champ secondaire, succède l’esprit de géométrie, qui ne prétend plus comprendre le monde, mais le métrer, le formater selon le calcul économique et l’idéologie du calcul. Pourquoi? Pour fabriquer de bons petits soldats de la « guerre économique », cette guerre de tous contre tous qui vous occupera de longues années avant une maigre retraite. Certes, de jeunes professeurs dénoncent (enfin !) cet «autisme » de l’enseignement universitaire (6). Mais « la tendance est lourde », comme dirait l’autre (économètre)! En 2003, un changement de programme, le douzième en 10 ans, prévoit de privilégier, en supprimant certains auteurs du programme, comme Pierre Bourdieu, « une approche normative des objets d’études au détriment des questionnements » (7). L’économie dit ce qui doit être, et non ce qui est.

Alors, ojo! Ouvrons l’oeil. Dans le monde des comptes, il ne faut pas s’en laisser conter; et inversement.

(6) De jeunes normaliens ont fondé le mouvement « Autisme et économie », en 2000.
(7) APSES, mai 2003.

Mais de quoi parle l’économie?

Ah, vous êtes têtu! Les belles analyses ne vous suffisent pas! Les équations! Les modèles! Vous voudriez savoir ce qu’il y a derrière…
De quoi parle l’économie? Du partage. Du partage de la richesse. Qui regarde le gâteau, qui tient le couteau? C’était le but octroyé à l’économie politique par le grand David Ricardo, dans son ouvrage Des principes de l’économie politique et de l’impôt (8), et depuis on n’a pas dit mieux.
L’économie, c’est fondamentalement la question de la répartition. Pourquoi? Parce que la question du partage est liée à celle de la rareté et que, sans rareté, il n’y a pas de problème économique. Dans les sociétés d’abondance décrites par Marshall Sahlins (9), véritables sociétés pré-économiques où l’homme, comme les autres, n’est qu’un parasite et une toute petite partie du cycle de la Nature, il n’y a pas de problème de rareté ni de partage. Certes, « comment fabrique-t-on le gâteau? » est aussi une belle question que peuvent accaparer les économistes. Quels sont les ingrédients du gâteau? Des voitures, de la pollution, des médicaments, des logiciels, des livres? De la terre? Des paysages? Nous nous y intéresserons à la fin de cet Antimanuel. Avec quelles énergies fabrique-t-on ce gâteau? Du travail, du capital, de l’argent, des techniques, du savoir…

(8) Garnier-Flammarion, Paris, 1993 (première édition 1817). David Ricardo (1772-1823) est considéré comme le père de l’économie « déductive » ou « analytique ».
(9) Âge de pierre, âge d’abondance, Gallimard, Paris, 1969

Les économistes ont occulté la question du partage. Ils parlent de marché, de besoins, de services, d’offre et de demande, sans se demander d’où viennent ces biens, ces services, ces besoins, ces marchés, ni pour qui ils ont été créés. Ils ont aussi occulté la question du pouvoir. Ils parlent de contrats quand ils évoquent le marché, et qui dit contrat dit réciprocité. Malheureusement, le monde est incertain. Très incertain. C’est pourquoi ceux qui ont quelques clés de l’avenir (les initiés, les fabricants d’informations, les diffuseurs de statistiques, les connaisseurs de la situation exacte des finances de l’entreprise) ont un pouvoir sur les autres. Ont un pouvoir sur les autres également ceux qui peuvent leur acheter leur temps à travers leur contrat de travail. Le livreur de postes de télé livre sa télé et repart, libre. Mais le livreur de travail, lui, reste à domicile, chez son employeur, à côté de son travail… Ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes d’aliénation de liberté, surtout si ce travail occupe beaucoup l’esprit de celui qui le fournit… Pourquoi les économistes ont-ils occulté la question du partage ? (10)
(10) Pas tous, heureusement! Thomas Piketty, par exemple, s’est spécialisé dans l’étude des inégalités des revenus, très bonne question liée au partage.

En France, en mai-juin 2003, la question du partage a resurgi avec une extraordinaire acuité. Le gouvernement proposait une réforme des retraites. Se posait la question de l’allongement de la durée de cotisation des salariés. En vérité, il apparut au bout du compte que la question des retraites était celle du partage, « l’équation bien connue des choix de répartition entre travail et capital » (11). Entre générations, certes, mais aussi entre salariés et capitalistes. Qui allait payer pour les vieux, sachant que les retraites allaient exiger 2 % de plus du PIB en 2020 et 4 % de plus en 2040 ? Bonne question, quand on sait que les salariés ont transféré aux capitalistes au sens large (les titulaires de revenus non salariaux, bénéfices, loyers, rentes, dividendes…) 10 % de ce même PIB en moins de 25 ans, depuis 1980. La réponse fut: les salariés.
(11) Elie Cohen, Jean-Paul Fitoussi et Jean Pisani-Ferry, « L’illusoire taxation du capital », Libération, jeudi 12 juin 2003.

Ricardo (comme Malthus) avait une vision très pessimiste du combat pour le gâteau. Il anticipait une humanité surpeuplée, accablée, survivant plutôt que vivant. La plupart des économistes depuis Ricardo ont occulté le problème de la répartition et parlent du marché, de l’offre et de la demande, des prix, choses qu’ils sont incapables d’expliquer, mais ils ont le mérite aujourd’hui de le reconnaître (12), tout en continuant à bavarder, c’est-à-dire à ne pas parler d’économie. Keynes avait une position beaucoup plus optimiste. Il pensait qu’en 2030-2040 le problème économique serait résolu. Entendons: la satisfaction des besoins fondamentaux serait assurée, et l’homme pourrait s’adonner à l’activité que Keynes considérait comme supérieure : la culture. John Stuart Mill rêvait aussi d’une société stabilisée où les hommes ne chercheraient qu’une chose: être de plus en plus intelligents.

(12) Lire, par exemple, Jacques Sapir, Les Trous noirs de la science économique, Albin Michel, 2000.

Keynes et John Stuart Mill posaient la question que se posent aujourd’hui les « altermondialistes »: qu’est-ce que le gâteau à partager? De quoi est-il fait? Ces interrogations sont essentielles et totalement nouvelles (13).
Après on peut se demander qui a droit à quoi, entre les programmes de TF1 et les concerts de la salle Garnier. Nous allons découvrir comment les économistes ont « naturalisé » l’économie, l’ont soumise à de pseudo-Iois naturelles ou immanentes, pour éviter les sujets clés: qui fabrique l’argent permettant aux gens de vivre? Qui crée l’opacité sur les marchés? Pourquoi occulter le rôle néfaste et l’inefficacité des marchés? Pourquoi occulter le rôle majeur joué par l’altruisme et la gratuité dans le processus économique? Qui a intérêt à ce que le problème économique (le problème de la rareté) ne soit jamais résolu, dépassé, remisé à l’arrière-plan, comme le souhaitait Keynes?
(13) Certes, de grands penseurs se sont posé la question du contenu de l’activité économique, Nicholas Georgescu-Roegen, par exemple, ou Jacques Duboin.

Chap 7 – L’argent

« Et pourtant la monnaie est tout juste ce que l’État déclare de temps en temps être le moyen légal de s’acquitter des contrats d’argent. » KEYNES
« La nature fait les métaux, le roi fait les monnaies. » JEAN BODIN

Voilà les combattants, les entreprises, le lieu du combat, le marché mondial. Reste le nerf de la guerre.L’argent. D’où vient l’argent? Qui le fabrique? Pour qui?

VD’abord, observons cette curiosité, cette chose bizarre, pis, aberrante: longtemps, les économistes ont négligé l’argent. Les économistes libéraux, orthodoxes, s’entend. Encore aujourd’hui, nombre d’économistes considèrent que l’argent, la monnaie, ne sont pas des questions en soi. La monnaie est neutre. Elle n’a pas d’incidence sur l’économie réelle (souligner dix fois), l’économie véritable, profonde, celle qui parle des produits, des services, de l’emploi, des prix. Il y a deux aspects de l’économie, disent les grands économistes classiques, Ricardo, Say, Smith, Malthus, et après eux les grands monétaristes, Friedman, Patinkin, Lucas aujourd’hui:

1) l’économie d’échange, où les produits s’échangent contre les produits, le travail contre des biens par exemple; et, à côté,

2) la monnaie. Elle est en plus. Elle vient définir le niveau des prix, mais n’a pas d’incidence fondamentale sur le fonctionnement de la production, du commerce, et sur l’emploi. Cela paraît extravagant, mais c’est comme ça! Aujourd’hui encore, en 2003, on enseigne dans les universités la « théorie du cycle réel », Real Business Cycle (1), qui s’efforce d’expliquer les fluctuations cycliques des économies par les goûts des consommateurs, le progrès technique, en supposant que l’argent n’existe pas, que l’argent n’a aucune incidence sur les fluctuations économiques. Bulles, crash, crises de crédit, crises d’endettement, spéculations, tout ça n’a aucun contenu monétaire.

(1) J. B. Long and Ch. Plosser, « Real business cycles », Journal of Political Economy, 1983 ; pour un « prélude » à cette théorie, voir R. Lucas, « Econometric policy evaluation: a critique », Journal of Monetary Economics, 1976.

Le déni d’existence
Le mot hébreu courant pour désigner l’argent est « kessef », qui a la même racine que « désirer ardemment »… Keynes a élaboré sa théorie de l’argent en pensant à Freud (2). Les autres, les orthodoxes, sont, pour parler comme le maître de Vienne, de sacrés refoulés !
(2) Lire G. Dostaler et B. Maris, « Keynes et Freud », ronéoté, Université de Paris 8, 2003.

Car expliquer l’économie en faisant l’impasse sur l’argent, quelle gageure! Tout au long de l’histoire de l’économie, depuis Adam Smith, plus de deux siècles maintenant, les économistes ont refoulé le problème monétaire. Mêmes les auto-proclamés monétaristes, comme le prix Nobel Milton Friedman, ont échafaudé leur scolastique pour annihiler la monnaie, pour démontrer qu’elle n’avait pas d’incidence sur le réel, sur la réalité des productions et des échanges, mais simplement sur les prix. Cette conception aberrante de la neutralité de la monnaie ne mériterait-elle pas, pour elle seule, qu’on rejette la théorie orthodoxe aux poubelles des stupidités idéologiques? Oui, mais il faut comprendre ce que cache ce rejet systématique de la monnaie.

Le déni d’existence a pour nom:« la neutralité de la monnaie. » Nous avions déjà remarqué que les économistes se refusaient à penser le temps: ils raisonnaient en « avenir certain », en hypothèse de «transparence », de rationalisation parfaite de l’avenir. Ce mythe de l’anticipation et de la « rationalisation » parfaite se retrouve dans le paradoxe des « anticipations rationnelles », qui dit que toute politique économique, particulièrement monétaire, est sans incidence sur l’action des agents, parce que ceux-ci anticipent a priori toutes les conséquences d’une politique économique.

Exemple: on augmente les salaires par le crédit. Mais les consommateurs savent bien que la hausse de la masse monétaire augmente les prix. Ils ont lu Friedman. Ils sont monétaristes. Ils ne sont pas dupes. Ils ne sont pas victimes de l’illusion monétaire. Ils ne bougent pas. Effet de la politique monétaire: zéro. C’est une impossibilité à penser le temps et l’argent… (3)

<(3) Lire Jacques Sapir, Les Trous noirs de la science économique. Essai sur l’impossibilité de penser le temps et l’argent, Albin Michel Économie, 2000.

Pourquoi les économistes classiques, néo-classiques, orthodoxes, monétaristes, nient-ils l’argent? Parce qu’ils nient le pouvoir de l’émetteur, le pouvoir du seigneur, le seigneuriage, ils nient la politique, gravée sur le denier par l’effigie de César, et au-delà tout ce que l’argent recèle de « sociétal », pour utiliser un qualificatif peu joli. Ce « sociétal » qui a tant fasciné les anthropologues et les philosophes, de Mauss à Simmel: l’argent, cristallisation suprême des rapports sociaux, l’argent que l’on charge à l’aide de tombereaux lors des grandes crises politiques, dans l’Allemagne de Weimar par exemple, l’argent vers lequel on se rue pendant les paniques, l’argent que l’on cache, que l’on thésaurise en période de guerre…

Ricardo et les classiques considéraient que le travail mesure la valeur des choses. Dès lors, il est clair que la valeur relative des objets et des services s’exprime en termes de travail: s’il faut deux fois plus d’heures de travail pour produire une table qu’une chaise, une table vaut deux chaises. On peut tout mesurer dans l’économie à partir des chaises, tout exprimer en termes du numéraire « chaise », les voitures comme les services d’avocat. L’économie montre les échanges d’objets et de services contre des objets et des services, chacun valant une certaine quantité de travail.

Alors, à quoi sert la monnaie, les pièces d’or? À rien, si ce n’est à faciliter les échanges.« La monnaie est un voile posé sur les échanges », disaient les classiques, une sorte de fluide ou d’éther qui facilite la circulation des choses mais qui ne leur donne aucune valeur, et qui elle-même n’en a aucune. La valeur de l’or est la quantité de travail nécessaire à produire l’or. Certes, l’or est plus facile à manipuler que les chaises pour l’échange. Mais on aurait pu prendre des coquillages ou des cigarettes comme unité de monnaie.

Supposons qu’une pièce de 1 euro circule 10 fois en une journée entre les consommateurs. 10 est la vitesse de rotation de la monnaie, soit V. Supposons que le prix P des objets échangés soit de 2 et que 500 objets soient échangés (quantité Q). La valeur des échanges de la journée est donc 2 x 500 = 1 000.

Combien faut-il de pièces de monnaie de 1 euro, M, pour permettre les échanges? Il en faut 100, car 100 pièces qui circulent 10 fois permettent de réaliser 1 000 euros d’échanges. On obtient donc une relation comptable, une tautologie, que l’on va baptiser « équation monétaire » : MV = PQ.

Cette équation résume toute la théorie monétaire. Elle dit: la monnaie, multipliée par sa vitesse de circulation, est égale au niveau général des prix multiplié par le volume des transactions. Elle valut un prix Nobel à Milton Friedman. La monnaie fixe le niveau général des prix. Plus il y a de monnaie en circulation, plus les prix augmentent. Mais l’économie réelle, elle, ne bouge pas. La monnaie détermine simplement l’inflation: 10 % de hausse de monnaie en volume conduira à 10 % de hausse des prix, c’est mécanique.

D’une équation comptable, on a fait une théorie niant l’impact de la monnaie sur l’économie. Tout se passe comme s’il y avait deux secteurs dans l’économie: le secteur réel, les entreprises, les usines, le travail, les consommateurs, et le secteur monétaire, une banque qui injecte de la monnaie et qui fixe les prix.

Petit aparté: toute la conception européenne de la Banque centrale, indépendante du pouvoir politique et interdite de recevoir des ordres des gouvernements, tient à la « neutralité » de la monnaie. La Banque centrale est là pour maintenir la valeur de la monnaie, éviter qu’il y ait trop d’inflation. Ne pas trop donner de monnaie revient donc à faire des économies, car plus il y a de monnaie, plus les prix augmentent. Cette obsession de la monnaie rare et forte relève de la neutralité, de la théorie classique (Ricardo, Friedman).

Ordre des débiteurs, ordre des créanciers

Mais pourquoi faut-il que l’argent soit rare? Nous retrouvons ici notre vieil ami, le problème économique, le problème de la rareté. Partout, les économistes promeuvent la rareté. L’argent rare sera cher, surévalué peut-être même. Qui a de l’argent? Les riches, les épargnants, ceux qui ont pu accumuler ou hériter. Si le taux d’intérêt est élevé, le taux d’intérêt étant le prix de l’argent, l’argent est demandé, il s’évalue. Le capital est rare et cher. Les créanciers, les détenteurs d’argent sont contents, tout comme les prêteurs et les rentiers sont contents. Les rentiers dont les loyers des maisons sont élevés. Les créanciers ont une certaine vision de l’ordre économique.

Qui sont ces « créanciers » ? Des personnes riches, âgées. À qui prêtent-ils? À des personnes sans argent, des locataires, ou des entrepreneurs, qui empruntent pour leur entreprise. Ce sont des débiteurs.

Ils préfèrent que l’argent soit bon marché, et même qu’il se dévalue. L’inflation ruine les créanciers, enrichit les débiteurs. Un emprunteur, si la hausse des prix est constante, et si son salaire suit cette montée, rembourse de moins en moins. Alors que les salariés et les entrepreneurs sont contre l’argent cher, les épargnants et les rentiers sont pour.

Lorsqu’une entreprise est endettée et ne peut plus rembourser ses dettes par son activité, soit on la maintient sous perfusion en lui donnant d’autres crédits sans contrepartie, puisqu’il n’y aura pas de sa part création de richesses matérielles, soit on lui dit: « Fini! Vous remboursez! » Si elle ne rembourse pas, elle est mise en faillite, et avec la faillite s’opère un redéploiement de la propriété industrielle (ce que Schumpeter appelait la destruction créatrice): l’ordre des créanciers décide de ce redéploiement. Plus de textile en France. Plus d’acier de basse qualité. En échange se développent des services, des logiciels…

L’ordre des débiteurs, l’ordre économique du point de vue des débiteurs, est radicalement opposé à celui des créanciers. L’antagonisme débiteur-créancier est total: ce qui profite à l’un nuit à l’autre. La lutte des débiteurs et des créanciers, terrible, occulte, est une lutte pour la définition de la propriété industrielle : dans quels secteurs les entrepreneurs sont-ils autorisés à travailler par l’ordre des créanciers? Ils peuvent se tourner vers Internet, par exemple, ce qui a créé une bulle énorme et un endettement terrible des entreprises comme Vivendi ou France Telecom. L’histoire économique est faite de ces affrontements.

En 1976, en France, le ministre Raymond Barre prend une décision historique: il décide que l’État paiera les intérêts de sa dette au-delà du taux d’inflation. Il dit: « Je place l’État au service des créanciers, des épargnants. Finie l’inflation qui érode le capital. Vive les rentiers! » Fini l’ordre des salariés et des entrepreneurs, finies les Trente Glorieuses, la monnaie se renforce, le chômage augmente, les salaires stagnent, la rente réapparaît. En 2003, le partage du produit national s’est fait au profit des créanciers: 10 % du PIB a basculé du côté du profit et de la rente.

Et pourtant… Le créancier a-t-il intérêt à asphyxier le débiteur? L’entrepreneur et le salarié ? Pas sûr.

Prenez une bouteille. Mettez des billets dedans. Enfouissez-la dans votre jardin. Revenez un an plus tard.

Au mieux, vous retrouvez vos billets. Ils ne vous ont rien rapporté. « L’argent qui fait des petits en dormant» est une légende; l’argent doit faire travailler des hommes et des machines, sinon il ne rapporte rien. Une politique exclusivement tournée vers l’épargne (la mise en bouteille), luttant contre le travail et son « coût», détruisant du travail pour faire apparaître de la « valeur » dans des fusions-acquisitions qui produisent des restructurations et des licenciements, est une politique catastrophique à terme pour les rentiers eux-mêmes, les créanciers, les détenteurs d’argent. Prenons un autre exemple. Vous êtes propriétaires d’immeubles. Que seriez-vous sans vos locataires? Rien, évidemment. Imaginez que vos locataires ne trouvent plus de travail. Qui va vous nourrir?

Créanciers et débiteurs luttent… autant que capitalistes et travailleurs. Et pourtant, les uns sans les autres… La mondialisation, d’une certaine manière, est un basculement de l’économie au profit des créanciers, des boursiers, des rentiers, des financiers.

Karl Polanyi et la monnaie

Karl Polanyi identifie trois biens fondamentaux, la Terre, le Travail, l’Argent, que l’économie de marché a «sortis » du social au sens large, c’est-à-dire du social, du politique, du religieux et de leurs expressions symboliques – la puissance du souverain, par exemple, sur les pièces en circulation… Par cette triple exclusion, l’économie a été « désencastrée » de la société, mise à part. À côté et dominatrice, l’économie est devenue la mesure des choses et des hommes.

Le travail des hommes a toujours été lié au politique et au religieux (à travers les corporations, par exemple) jusqu’à la création d’un marché du travail, libre, flexible, régi par le contrat.

La terre fut longtemps un bien largement collectif, public, jusqu’à ce que l’appropriation privée (à travers le mouvement des « enclosures » en Angleterre, véritable contre-révolution bourgeoise, qui partage les «communaux », pâturages collectifs, et prolétarise des milliers d’agriculteurs qui émigrent vers les taudis de Londres, tout comme aujourd’hui l’ouverture au commerce international chasse les paysans des Andes pour les bidonvilles de Lima) fasse naître un « marché » de la terre.

Enfin, la monnaie. La monnaie fut une invention indiscutablement marchande, facilitant l’échange, brisant le troc. Elle est probablement presque aussi vieille que l’humanité, dans la mesure où tout ne peut pas être troqué, c’est-à-dire échangé simultanément. « L’argent est à ce point contemporain de l’homme, que le mot hébraïque dam, le sang (qui, muni du préfixe a, donne A-dam, l’être humain), utilisé au pluriel, damim, signifie argent. » (4)
(4) François Rachline, Que l’argent soit, Hachette, 1996. L’instrument de rupture du troc

Imaginons six échangistes, A B C D E F. Un système de troc de tomates contre du blé les oblige à des relations personnelles simultanées, immédiates, dans la mesure où le troc interdit le stockage (qui est une des manifestations du capital et de l’argent). A est lié avec B C D E F; B est lié avec CD E F; C avec D E, F, etc. Au total: 15 liens personnels (voir schéma ci-a près).

troc

Imaginons maintenant que l’on échange un troisième bien: le système est encore plus compliqué dans la mesure ou le troc tomates contre blé n’est pas le même que tomates contre poissons. C’est au moins 45 relations (3 fois 15) de troc qu’exige le système. Inventons la monnaie. Chacun l’accepte comme équivalent de l’échange des coquillages, du métal ou de quoi que ce soit. Le nombre de relations tombe à 6 (voir schéma ci-dessous).

troc1

Mais l’invention de la monnaie se révèle démoniaque! Elle porte en elle les germes du capitalisme. En effet, avec la monnaie, j’ai brisé le troc. J’ai effectué une rupture irréversible entre l’acte d’achat et l’acte de vente. Je peux vendre aujourd’hui, attendre et acheter demain. Et rien ne m’oblige, finalement, à acheter demain (alors que le troc m’obligeait à acheter en même temps que je vendais). Je peux décider de garder mon pouvoir d’achat en réserve. Nous touchons du doigt la fonction essentielle de la monnaie: réservoir de valeur; autrement dit « pont entre le présent et l’avenir », selon la belle métaphore de Keynes.

Les conséquences sont extraordinaires. S’il y a de la monnaie dans une économie, cela crée automatiquement du déséquilibre. La loi de Say (« les produits s’échangent contre les produits », autrement dit « l’offre crée sa propre demande ») est donc réduite à néant. En fait, elle n’était qu’une simple version du troc: j’offre, donc j’achète. Avec la monnaie, j’offre (ou je demande) mais je peux ne pas acheter (ou ne pas offrir). Keynes, qui voulait véritablement élaborer une théorie monétaire de la production, avait compris qu’il fallait frapper l’économie classique au coeur, représenté par la loi de Say, loi selon laquelle le système du marché, le système de Smith, Say et Walras, n’est qu’un système de troc déguisé. « La monnaie, disait-il, introduit le temps dans l’échange. » Introduisant le temps (souvenons-nous que le temps est une notion détestée des économistes du marché), elle brise l’équilibre. Elle implique que l’économie est a priori en déséquilibre. L’équilibre, offre égale demande, n’existe que dans la tête des libéraux.

Georg Simmel (5) avait déduit de la cassure du troc par la monnaie quelque chose de fondamental: séparant l’acte d’achat de l’acte de vente, la monnaie permet de ne plus regarder le vendeur (ou l’acheteur) en face. J’achète contre de l’argent, ce qui me permet de détourner le regard de ce que m’offrait simultanément quelqu’un dans l’acte de troc. Avec l’argent, je brise le lien familial, amical, féodal, psychologique, qui pouvait m’unir à autrui, et que je conservais dans le système du don-contre-don (donner, recevoir, rendre) décrit par Mauss (6). Le marché, le contrat, ne sont pas concevables sans l’argent qui détruit tout rapport de force, de hiérarchie ou de sujétion, qui égalise les contractants. Tous, sauf un précisément: celui qui a le pouvoir d’émettre l’argent ou d’apposer son sceau sur les pièces, garantissant ainsi, de son autorité sur le territoire où il règne, leur valeur.

(5) Philosophie de l’argent, PUF, 1999. (6) Essai sur le don, PUF, 1968.

Le prince et l’argent

«Le franc, c’est la France », selon Charles de Gaulle. Toute la conception nominaliste de la monnaie est dans cette phrase: c’est le souverain qui décide de la valeur des monnaies. Du temps des Mérovingiens, 884 villes, localités ou suzerains battaient monnaie. Avant le franc, marcs, deniers, sols, écus furent frappés et dépréciés par les souverains qui y laissèrent leur réputation. Philippe le Bel fut surnommé le roi faux-monnayeur à cause de sa propension à diminuer le titre des pièces, leur teneur en métal précieux. La livre tournois perdit la moitié de sa valeur de 1513 à 1536, et la moitié encore de 1636 à 1726 (date de l’invention du billet par le génial écossais John Law). En fait, les « mutations » (les dévaluations) tinrent lieu d’impôt pendant longtemps (jusqu’à l’introduction de la taille, en 1445, il n’existait pas d’impôt permanent et régulier). L’unification monétaire du royaume ne sera véritablement réalisée que sous Louis XIV. En 1726, la livre tournois est stabilisée, gagée sur un pair d’or et d’argent. Le 17 germinal an XI est créé le franc dit « franc germinal », dont la valeur équivaut pratiquement à celle de la livre. Il faudra attendre 1936, et une décision du Front populaire, pour que le franc soit définitivement détaché de l’or. Le franc germinal aura vécu 136 ans! Certes, il a été souvent dévalué, perdant, de 1914 à 1938, les 9/10 de sa valeur puis, de 1938 à 1967, plus des 9/10 encore. En 1960, Antoine Pinay crée le « nouveau franc » ou « franc lourd ». « Il faut rendre au vieux franc français, dont les pertes expriment nos épreuves, une substance respectable », redit alors de Gaulle. « Le franc est désormais une monnaie solide, une monnaie stable; elle a le droit d’être mesurée en mètres et non en centimètres, comme les grandes monnaies », précise un certain Giscard d’Estaing, secrétaire d’État aux Finances. Extraordinaire, non, cette croyance en la valeur faciale de la monnaie? L’idée qu’un kilo de plomb est plus lourd qu’un kilo de plumes! Qu’un franc de un kilo pèse plus qu’un franc de 1 000 grammes! Dans la monnaie s’exprime pleinement la puissance de l’État et du souverain. C’est là que réside l’explication de la foi (de la confiance) en la monnaie supérieure contemporaine, le dollar. Les États-Unis battent monnaie et ne se préoccupent pas de l’assise de leur émission monétaire. C’est leur privilège. Ils savent que leurs vassaux, le Japon et l’Europe, quoi qu’il arrive, que le dollar soit faible ou fort, leur confieront leur épargne, garantissant leur puissance. Keynes, en 1944, lors de la conférence de Bretton Woods définissant le nouvel ordre mondial, voulut créer le « bancor », mettant ainsi tout le poids de l’or dans ce nom (7). Après la deuxième guerre d’Irak, les États-Unis, puissance occupante, ont songé à imposer le dollar comme monnaie locale…

(7) Harry Dexter White, secrétaire d’État américain au Trésor, co-négociateur à Bretton Woods, refusa. Il jouait la politique de la Russie plus que la politique anglaise. En fait, on découvrit beaucoup plus tard que c’était une taupe russe… Lire Robert Skidelsky et John Maynard Keynes, Fightingfor Britain, 1937-1945, MacMillan, Londres, 2002.

La monnaie-crédit

L’invention de la monnaie a facilité des échanges, mais longtemps la création monétaire a été limitée. Il a fallu l’invention de la monnaie crédit, une monnaie totalement dématérialisée, pour que la création monétaire ne connaisse plus de limite et que la croissance des économies ne soit plus soumise à l’extraction de métaux précieux. En fait, de même que le commerce international, exigeant des avances, des capitaux et des assurances, a existé avant le commerce local (simple troc misérable), la monnaie crédit existe depuis l’aube des temps, bien avant la monnaie de « billon », la petite monnaie locale: on atteste de l’existence de crédits réciproques entre commerçants, de véritables lettres de change, dans les civilisations anciennes de Sumer. Le crédit, la simple écriture d’un crédit, permet la circulation de marchandises sans qu’il y ait de circulation de métal précieux en compensation, circulation souvent dangereuse.
Mais pour que les échangistes acceptent le papier au lieu de la marchandise, de l’or qui reste stocké, encore faut-il qu’ils aient « confiance ». Qu’est-ce qui donne la « confiance » – la notion la plus importante sans doute en économie et la plus insaisissable – sinon la « réputation » du commerçant qui a garanti la lettre de change? Je sais que cette lettre de change, représentant un commerce de marchandises, a été signée par tel grand commerçant d’Anvers et contresignée par tel grand commerçant de Lyon, qui sont donc garants de la somme y étant inscrite. Leur réputation est une garantie, une assurance. Certains commerçants deviennent, du fait de leur réputation, des banquiers: ils émettent des titres de crédit, non gratuits, certes, puisqu’ils perçoivent un intérêt sur cette émission, en échange de dépôts de métal chez eux. Ce sont les orfèvres. Peseurs de monnaie et cambistes, ils prennent l’habitude de stocker l’or chez eux et de donner des titres de propriété en échange, des billets qui circulent. Petit à petit, ils se spécialisent dans le crédit, le prêt à autrui, contre un intérêt. Cette première activité bancaire échappe d’abord au contrôle de l’État; pourtant, la paix du commerce a besoin du prince qui garantit les échanges, la sécurité des routes, la bonne marche de ses tribunaux en cas de conflit. Comment le prince, qui marquait de son sceau les pièces, garantissant leur teneur de son autorité, et réalisait par là même sa publicité, l’affirmation de son autorité à côté de ses statues et de ses ouvrages publics, pouvait-il contrôler le crédit? Par le contrôle de la banque des banques, la Banque centrale.
En France, la Banque centrale a été créée en 1800 par le Premier consul. Aux États-Unis, elle est apparue beaucoup plus tard, en 1913, avec le désir de protéger les déposants. Les États-Unis ont connu beaucoup de billets multicolores avant l’unification autour du billet vert. Des banques émettent dans tous les États: en 1860, 1600 banques diffusaient 10 000 sortes de billets! Elles plaçaient leurs excédents à New York. De temps en temps, une faillite des banquiers de New York en entraînait d’autres, en cascade. De nouvelles banques naissaient alors: c’était la « destruction créatrice » de Schumpeter ! D’où la création d’un « système fédéral de réserve », pour protéger les petits épargnants du Kentucky et d’ailleurs. La Banque des banques, ou Banque centrale, est l’assurance, la caution du système bancaire, elle-même garantie par l’impôt.
Dans les années 80, l’État américain sauve la Continental Illinois et la First Republican Bank, et surtout les Caisses d’épargne, privées, pour des centaines de milliards de dollars. Au même moment, l’État français sauve le Crédit Lyonnais. À propos du déficit américain, Milton Friedman déclare: « Notre déficit est libellé en dollars. Pas en francs ou en livres. Donc, nous ne devons rien. Il suffit de faire marcher la planche à billets » (8). Magnifique déclaration régalienne: le roi (le président des États-Unis, en l’occurrence) fait la monnaie supérieure. L’économie n’est que de la politique.

(8) Le Monde, 3/11/1988.

D’où vient l’argent?

De rien, du vide. Du pouvoir du créateur, le banquier. On peut imaginer qu’un banquier dispose d’or, déposé par quelqu’un, mais ce n’est pas véritablement l’origine du crédit: un banquier fait du crédit parce qu’il sait que l’«or», suite à l’activité économique mue par son crédit, va entrer dans ses caisses.
L’«or» anticipé par notre banquier est un simple droit de propriété sur les objets, les biens. Un banquier anticipe. Mais imaginons qu’un banquier fasse du crédit en contrepartie d’or sonnant et trébuchant. Il propose des billets qui valent de l’or. Plutôt que de faire circuler leur or pour leur commerce, les marchands préfèrent faire circuler ces billets, c’est moins dangereux, et ils ont sur ces billets la signature prestigieuse du banquier qui garantit que ces billets équivalent à de l’or et qu’ils peuvent, à tout moment, récupérer le métal précieux. Ces billets sont en fait des créances, des droits sur les biens. Des droits d’acheter du fromage, du pain, ou les services d’un avocat. La monnaie est une créance indéterminée sur la richesse produite par une nation qui accepte cette monnaie. En même temps, elle est un moyen de se « libérer » des dettes nées de l’échange: je t’offre mon travail, tu me dois quelque chose, que tu payes en monnaie, et tu te libères ainsi de ta dette.
Pourquoi la monnaie s’est-elle détachée de sa couverture métallique ?
Les banquiers, qui ont reçu les dépôts d’or, remarquent ceci: les commerçants, les échangistes, ne viennent pas, quand ils ont un billet entre les mains, récupérer leur couverture en or. Ils se contentent de dire à leur banquier: « J’ai un billet de 100 dans la main, inscrivez à mon crédit 100. Je sais bien que ces billets valent 100 d’or, mais je verrai plus tard si je vais chercher cet or. Je préfère le laisser en lieu sûr chez vous. »
Quand moi, banquier, je fais un crédit, je sais qu’une petite partie de ce crédit, disons 20 %, est convertie en or, parce que certains préfèrent faire leurs transactions en or, en pièces sonnantes et trébuchantes, plutôt qu’en papier.
Prêtons-nous à un petit calcul. J’ai 100 pièces d’or déposées chez moi. Valeur: 100 florins. Combien puis-je émettre de papiers, de billets, sachant que seulement 20 % des transactions se feront en pièces de 1florin (cas n° 1)? Réponse: 500. En effet, si j’émets 500 de florins papier, je sais que, sur ces 500, 20 % seulement seront convertis en florins pièces, soit 100 florins papier qui seront transformés en pièces, et je suis couvert: je les ai bien en caisse, je peux garantir leur transformation.
Si les habitudes de paiement en pièces et en billets sont 50-50 (cas n° 2), je peux créer 200 de billets papier.
Si les habitudes sont 10-90 (10 pour les pièces d’or, 90 pour les billets), je peux créer 1 000 florins papier, sachant que, sur cette circulation monétaire totale, 900 se feront en papier, et 100 en pièces d’or, que je pourrai fournir à tout moment.

Création et destruction monétaires

C’est le principe fondamental de l’émission monétaire: si je fais un crédit papier de 100 et si je sais qu’une grande partie de ce crédit reviendra chez moi, banquier, je peux multiplier le crédit bien au-delà du stock d’or dont je dispose. Dans le cas n° 1, mon « multiplicateur de crédit » est de 5; dans le cas n° 2, de 2; dans le cas n° 3, de 10. Le mécanisme est décrit dans l’adage: « Les prêts font les dépôts. » Le crédit fait les dépôts, il fait l’argent. Et non l’inverse! Avis à ceux qui croient que l’épargne fait l’argent. Quel contresens économique! Retenons que la création monétaire est une mise en branle de forces économiques, du travail, des matières premières, des inventions, de la technique, de la production, de la consommation, une anticipation de l’activité économique. Cette création monétaire était en principe garantie par de la marchandise, du métal, de l’or et de l’argent: une assurance métallique.
Mais la vraie garantie de la création monétaire, c’est l’anticipation de l’activité économique, du cycle production-consommation. Encore faut-il que cette anticipation soit saine: toute création monétaire saine débouche sur une destruction monétaire équivalente. Par exemple, je prête de l’argent à un constructeur de voitures, je lui fais un crédit. Avec ce crédit, il embauche des ouvriers qui construisent les voitures et il les paye. Avec leur salaire, les ouvriers achètent les voitures. L’argent revient chez le constructeur, et le constructeur rembourse son banquier. Argent créé, argent détruit égalent opération saine. Crédit, remboursement. Prenons un second exemple. Je suis banquier, j’anticipe sur la nouvelle économie, sur des téléphones portables avec Internet, et je facilite la création d’entreprises qui en fabriquent, mais personne ne veut de cette nouvelle génération de téléphones. J’ai payé des gens, en tant que fabricant, mais ceux-ci ne veulent pas de ma marchandise. Je suis donc incapable de rembourser et ma dette ne s’éteint pas.
La création monétaire n’est pas suivie d’une destruction. Je traîne mes dettes, comme le Japon traîne des dettes suite à une immense spéculation immobilière, comme France Telecom traîne des dettes suite à une mauvaise anticipation de l’activité économique, comme Vivendi traîne des dettes suite à des investissements dans des portails sans clients sur Internet, comme l’Argentine traîne des dettes vis-à-vis du FMI parce qu’elle a été incapable de faire fructifier l’argent qu’il lui a prêté, à tort.
Nous percevons mieux la nature de la monnaie: des dettes (des créances sur la banque émettrice) qui circulent. Des dettes, qui, si elles sont saines, doivent, par l’activité économique, provoquer leur remboursement. Aujourd’hui, la monnaie est détachée de tout support matériel, on peut en créer à l’infini. Pourquoi, pendant très longtemps, les économistes se sont-ils opposés à ce que la monnaie n’ait pas de couverture métallique? Comme Ricardo par exemple, à l’origine de l’Acte de Peel (1844), acte qui inspira longtemps la politique de la Banque d’Angleterre, établissant que tout billet devait avoir une stricte couverture en or (9). La raison en est que les économistes n’avaient pas confiance dans la capacité des banquiers à anticiper l’activité économique.
En France, la faillite de la banque créée par Law détruisit pour un siècle la confiance des Français dans le papier monnaie. Law était un banquier écossais qui émettait des billets garantis par le développement du commerce de la France avec les premiers comptoirs, notamment la Louisiane. Quand on a commencé à se méfier de la réussite des entreprises vers cet État et ailleurs, le système de crédit créé par Law s’est écroulé. Tout le monde a voulu se débarrasser de ses billets estampillés « Banque Law » et réclamer de l’or. Faillite généralisée, ruine des petits épargnants, qui, comme toujours, comme pour France Telecom ou Enron, sont les derniers attirés par l’aubaine et les premiers roulés. Troubles publics, enrichissement scandaleux de spéculateurs qui avaient flairé la faillite du système.

(9) La politique de l’Acte de Peel était dite du currency principle. L’Argentine adopte le currency board en 1992: le peso argentin est strictement couvert par le dollar. C’était exactement la politique de Ricardo. Elle conduira à une catastrophe économique et aux émeutes de 2002.

La Banque de France

La Banque de France était à l’origine une banque privée, dotée d’une assemblée ou d’un conseil des deux cents gros actionnaires. Ces deux cents actionnaires les plus puissants de la place de Paris ont donné naissance au mythe des « deux cents familles », les deux cents familles bourgeoises contrôlant l’argent en France et cimentant le « mur de l’argent », ce mur contre lequel se heurtaient les gouvernements progressistes. Les régents de la Banque de France étaient recrutés dans les deux cents familles, les Mallet, Vernes, Rothschild, Hottinger, Wendel. La loi de germinal an XI définissait la parité du franc par rapport à deux métaux, l’or et l’argent, la Banque de France devant, statutairement, garantir la solidité du franc, en contrôlant le volume de la création monétaire.
En gros, la Banque suivait le principe du « tiers »: le crédit consenti à l’économie était égal à trois fois les réserves d’or et d’argent contenues dans les caisses. C’était une gestion prudente et le franc germinal se révéla la plus solide de toutes les monnaies, résistant le dernier à la crise de 1929 et restant convertible en or jusqu’en 1936, alors que la livre, le dollar, le mark étaient depuis longtemps inconvertibles.(10) Mais les banquiers et les industriels du conseil de la Banque de France, contrôlant le crédit, contrôlaient d’une certaine manière la politique de la France. Ainsi, l’État s’était ruiné après la guerre de 14. Les dépenses de reconstruction étaient importantes. Le chômage menaçait. La politique coloniale était coûteuse.
Les dépenses à caractère social pointaient leur nez, l’éducation coûtait cher. En 1924, arrive au pouvoir le Cartel des gauches, qui demande des avances à la Banque de France pour boucler son budget. Une avance de la Banque de France à l’État, autrement dit au Trésor, se traduit dans le langage populaire par: « faire marcher la planche à billets ». Moreau, le régent de la Banque de France, refuse. Herriot, le président radical du Conseil, démissionne! La Banque de France a fait chuter le gouvernement! La gauche s’est fracassée contre le mur de l’Argent!

(10) Déjà politique du franc ultra fort, déflationniste, qui fit dire à Keynes que les « Français étaient des paysans assis sur leur tas d’or ».

Pierre Laval, chef du gouvernement en 1934, et surtout Léon Blum, président du Conseil dans le gouvernement du Front populaire en 1936, soumettent la Banque de France à la tutelle publique. Vincent Auriol, ministre des Finances du Front, déclare: « Les banques je les ferme, les banquiers je les enferme!» Il décrète le franc inconvertible. Les régents de la Banque de France, transformés en gouverneurs, et des sous-gouverneurs sont nommés par l’État. En 1945, le général de Gaulle, chef du gouvernement provisoire, nationalise la Banque de France: c’est fini. En même temps, les trois grandes banques de dépôt, le Crédit Lyonnais, le Comptoir national d’escompte de Paris (CNEP), la Banque nationale pour le commerce et l’industrie (BNCI)(11), sont nationalisées. Le crédit est sous tutelle publique. L’État a recouvré son autorité sur la monnaie, mais cela ne durera pas.

(11) La BNCI et le CNEP fusionneront pour donner la BNP en 1966. En 2001, la BNP fusionnera avec la Banque Paribas.

Retour de la création monétaire au privé

1945-1993: presque un demi-siècle de tutelle publique.
En fait, l’État cesse de contrôler le crédit en 1983, lorsque le gouvernement socialiste décide d’arrimer le franc au mark, monnaie forte, de stabiliser la France dans l’Europe et de laisser le contrôle du crédit et de l’émission monétaire (de nouveau!) à la Banque de France. L’État a donc contrôlé le crédit de 1934 à 1983, pendant cinquante ans.

En 1993, l’État prend acte de l’indépendance de la Banque de France, par la loi de décembre. Désormais, le gouverneur est nommé mais ne peut plus être « démissionné » par l’État. Il est interdit à la Banque de financer le déficit du budget de l’État, autrement dit, de faire marcher la « planche à billets ». Si l’État a besoin de sous, qu’il les emprunte et qu’il les rembourse! Les nouveaux statuts de la Banque interdisent aux membres de son conseil (art. 1) « de solliciter ou d’accepter d’instruction du gouvernement ou de toute personne ». Et voilà. Le pouvoir politique est soumis. La dictature des rentiers a triomphé. Les statuts de la Banque de France, calqués (et « aggravés » en quelque sorte) sur ceux de la Bundesbank, gardienne du temple de la monnaie forte, seront copiés par la Banque centrale européenne. L’ordre des créanciers règne en Europe. Aux États-Unis, c’est l’inverse. La Banque fédérale de réserve est responsable devant le Congrès. La planche à billets fonctionne toujours. Le statut d’hyper-puissance permet aux États-Unis d’accaparer, chaque année, les deux tiers de l’épargne nouvelle dans le monde, essentiellement en provenance d’Europe ou du Japon. Les États-Unis, souverains du monde, fonctionnent selon le principe régalien de la création monétaire. Voilà une question essentielle d’économiste: qui fabrique l’argent qui nous fait vivre? Au profit de qui? Pour quelles activités?

De 1945 à 1976, en France, l’État fabrique l’argent au profit de la reconstruction, puis de la croissance. Et puis, après cette très brève parenthèse du capitalisme, le privé reprend ses droits.

Le système monétaire international

Europe égale monnaie forte. En 2002, les revenus de la rente représentent à nouveau une part considérable (plus de 10 %) du revenu des Français, comme à la veille de 1914. Le capital financier revient, au détriment du capital industriel. Les grandes banques de dépôt, nationalisées en 1945, sont, l’une après l’autre, privatisées. Elles échappent à la tutelle de l’État, bien médiocre il est vrai – il n’y a qu’à voir l’affaire du Crédit Lyonnais, banque nationale, que ni le ministère des Finances, ni la Banque de France, ni le Trésor public, organes de tutelle, n’ont su ou n’ont voulu contrôler. Les grandes banques de dépôt, la BNP, la Société Générale, se lancent sur les marchés internationaux. Elles émettent de la monnaie en toute indépendance, participent aux marchés monétaires internationaux « off shore », hors des territoires nationaux, financent des fonds spéculatifs. Une grande partie de leurs mouvements de fonds est « hors bilan » et échappe au contrôle public des nations. Le crédit (sauf aux États-Unis) a totalement échappé aux États. La création de l’euro en 2001 voit triompher le modèle rentier: la Banque centrale européenne n’a aucun ordre à recevoir de quiconque, elle impose une politique économique stricte, où l’intervention publique est limitée par le « pacte de stabilité », des déficits du budget contrôlés, une inflation et un endettement faibles (12). L’État est soumis, il est sous tutelle économique (13)… Retour à l’aube du XIXe siècle.
(12) Le déficit budgétaire est limité à 3 %, l’inflation à 3 %, l’endettement public à 60 % du PIB.
(13) Il le veut évidemment et il exprime la volonté des puissances financières.

Le XIXe fut un siècle de paix. Entre les canons de Waterloo et ceux de la Marne, le capitalisme prospère sous le règne de l’or, monnaie des échanges internationaux. Toutes les monnaies sont convertibles en or, en argent (ou dans les deux, comme le franc). Après la Première Guerre mondiale, les besoins d’argent des États sont tellement énormes que les monnaies-crédits se substituent aux monnaies métalliques, mais il n’y a pas de monnaie véritablement supérieure: la livre, le franc, le dollar sont à égalité. La fin du deuxième conflit mondial voit la naissance du système de Bretton Woods, négocié en 1944 par les Anglais et les Américains, avec, il est vrai, la participation des Français et des Russes. (14) Keynes, membre du conseil de la Banque d’Angleterre, négocie pour les Anglais; White, secrétaire d’État au Trésor, en fait de même pour les Américains. À Bretton Woods est mis en place un système dit de change fixe, où les parités des monnaies sont définies par les États et révisables sous de sévères conditions. Leur valeur est gagée sur l’or. Une monnaie se révèle supérieure, à cause des réserves d’or mais surtout à cause de l’énorme puissance économique et militaire américaine: le dollar. Une once d’or vaut environ 34 dollars. En pratique, les monnaies (le franc, la livre, la lire, le mark, la peseta, etc) sont convertibles en dollars et le dollar est lui-même convertible en or. Les États-Unis, de fait, sont les banquiers du monde. Certaines monnaies, comme celles de l’ancien empire colonial français, sont convertibles en franc, qui lui-même est convertible en dollar, qui lui-même est convertible en or.
(14) Pierre Mendès France est assis à la table de négociation pour les Français.

Tout se passe bien jusqu’en 1969. Les Américains fabriquent du dollar, et le dollar alimente la croissance mondiale. Bien entendu, l’émission de dollars est bien au-delà de la couverture or, du stock d’or de la Banque fédérale américaine entreposé à Fort Knox. Notamment parce que les États-Unis financent successivement deux guerres très coûteuses, celle de Corée et celle du Viêt-Nam. Pendant ce temps, les économies européenne et japonaise se développent et concurrencent l’économie américaine: les avions et les voitures, les téléviseurs, les médicaments s’imposent au détriment des produits américains. Les États-Unis se retrouvent dans une position inconfortable.
Imaginons deux entreprises, Renault et Peugeot, fabriquant des voitures. Elles sont en concurrence. Mais la première, Renault, non contente de fabriquer des voitures, doit alimenter la seconde en monnaie, avec tous les frais que cela comporte d’entretenir des banquiers et d’avoir une monnaie forte. Peugeot se contente de demander des crédits et de les rembourser en faisant concurrence à Renault. Renault, elle, doit payer des intérêts et des salaires à ses banquiers, prendre des risques sur le marché monétaire mondial, c’est-à-dire maintenir à tout prix une monnaie forte, c’est-à-dire des taux élevés, et en plus alimenter Peugeot qui n’a aucun souci monétaire mais qui la concurrence! Que choisit Renault? La banque ou l’industrie? En 1925, le choix s’était posé pour l’Angleterre. Churchill hésita. Dévaluez! lui conseilla Keynes. L’Angleterre choisit la finance et conserva une monnaie de réserve en rétablissant la convertibilité en or de la livre. Son activité industrielle disparut à jamais. En revanche, aujourd’hui encore, Londres est une grande place financière. (15)

(15) Keynes attribua à cette décision historique et catastrophique, le 28 avril 1925, l’une des causes de la Seconde Guerre mondiale, en raison de l’aggravation de la dépression.

Le dollar, monnaie du prince

En 1969, le président Nixon, génie politique, fait le bon choix: il choisit l’industrie contre la finance, se disant que, de toute façon, la puissance militaro-industrielle des États-Unis garantira le dollar. Il fait exploser le système de Bretton Woods en laissant flotter le dollar. En 1971, le dollar cesse d’être aligné sur l’or. Quel pari formidable! Le pari que seule la signature des États-Unis, la confiance qu’ils inspirent, par leur dimension, leur puissance, suffira à garantir la valeur de leur monnaie. Pari gagné. Les États-Unis, à nouveau, peuvent émettre la quantité de monnaie qu’ils veulent et financer leur industrie. Aux autres pays maintenant de demander la conversion de leur propre monnaie en dollar sur des marchés libres des changes, tous les jours, au jour le jour. L’euro est fort? La belle affaire! Les exportations américaines s’envolent! L’euro est faible? La belle affaire! Les capitaux affluent aux États-Unis, l’investissement et la productivité décollent! C’est un immense retour de la fonction régalienne de la monnaie: le dollar est la monnaie supérieure, parce que les États-Unis sont la puissance supérieure, ils sont le prince de ce monde. Ils acceptent un déficit énorme, déficit qui faisait éclater de rire le prix Nobel Milton Friedman parce qu’il était libellé en dollars. Pauvre Monsieur Trichet, patron de la Banque centrale européenne, qui compte ses sous un peu comme un petit épicier de Plougastel compterait sa caisse à côté de Windows qui fait des dettes! Magnifique, superbe et régalienne déclaration de Milton Friedman: ce que je dois est libellé dans ma monnaie. Donc je ne dois rien. Je ne vous dois rien. » Imaginez que vous puissiez aller chez un commerçant et payer votre dernier achat avec un papier signé: 1 000 euros Martin (vous vous appelez Martin). Et que le commerçant accepte avec joie parce qu’il sait que vous êtes le grand Martin, le puissant Martin, le redouté Martin, le riche Martin, Martin-le-costaud plein de missiles. Peu importe qu’il ne sache pas exactement combien vous valez: vous êtes le grand Martin. C’est ça, les États-Unis; et le Kosovo et la guerre d’Irak leur ont donné l’occasion de montrer leur puissance. Toute l’épargne japonaise et une bonne part de l’épargne européenne rêvent d’aller se placer aux États-Unis. Vous, Martin, vous allez chez votre commerçant avec vos euros-Martin, il vous vend un ordinateur en plus il vous supplie d’emporter avec vous un peu de son épargne! Formidable, non? En 1976, sont signés les accords de la Jamaïque enterrant à jamais le rôle de l’or comme monnaie internationale de réserve. Giscard d’Estaing signe, très heureux. Il n’a pas compris que, du temps de l’or, existait quelque chose, un équivalent général, une monnaie supérieure, qui interdisait à un État de dominer les autres et ne soumettait pas les économies à une puissance dominante. Non seulement la monnaie unique n’existe plus, mais sous la monnaie dominante, le dollar, des milliers de monnaies privées ont explosé, sans que plus jamais les États n’exercent un véritable contrôle du crédit. Les banques des pays d’Europe, du Japon, d’Asie et d’Amérique se sont mises à créer leur monnaie et à l’échanger au jour le jour sur le marché monétaire international. C’est le Far West! L’Amérique des années 1860, où 10000 dollars bariolés circulaient! La monnaie créée par la BNP (les lignes de crédit ouvertes par cette banque) concurrence celle créée par la Deutsche Bank (les lignes de crédit qu’elle ouvre), celle de la Société Générale, de la Citybank, du Crédit Suisse de Boston, de la Banque d’Arabie Saoudite, etc, sans que jamais les États puissent intervenir. La finance internationale est devenue totalement privée. Non seulement privée, mais largement « off shore », en dehors de tout contrôle des espaces nationaux et des pouvoirs politiques. Cette création monétaire, privée, est-elle totalement débridée? Non, pas entièrement. Les banquiers s’imposent quand même des garde-fous. Par exemple, la Banque des règlements internationaux, la BRI, créée à Bretton Woods en même temps que la Banque mondiale et le FMI, impose aux banques privées du monde entier le « ratio McDonough », du nom du président de la SEC, qui a succédé au ratio Cooke, du nom d’un autre banquier. Ce liquide. Ou du quasi-liquide. Des titres que vous puissiez rapidement transformer en devises, dollars, euros, ou yens. Pour des raisons de prudence.» Mais on comprend bien que si la création de dollars, de yens et d’euros n’est pas vraiment limitée, imposer le McDonough, c’est comme imposer à une voiture de limiter sa vitesse, en augmentant simultanément les chiffres sur les panneaux limitateurs de vitesse! L’explosion des marchés financiers, des marchés boursiers d’actions et d’obligations, et surtout des marchés dérivés (les produits d’assurance sur les fluctuations des monnaies, des taux d’intérêt) accroît le volume des signes monétaires en circulation qui n’ont pas véritablement de contreparties. Par exemple, je suis marchand d’armes français. Je veux m’assurer contre les fluctuations de l’euro face au dollar, car mon contrat est à terme libellé en dollars, et je ne sais pas trop combien vaudront les dollars quand mon acheteur arabe aura fini de me payer dans dix ans – s’il existe encore. Je prends une assurance, c’est-à-dire que je souscris à un contrat sur un marché dérivé. Mon vendeur, sur le marché dérivé, va se réassurer et donc acheter un dérivé de dérivé. Tout cela coûte cher, en intérêts, en intermédiation. Est-ce un contrat sûr, au moins? Même pas. Un assureur s’est fait assurer par un assureur, mais qui assure vraiment le second? Ne va-t-il pas se réassurer sur un troisième qui va se réassurer sur le premier, comme un serpent qui se mord la queue? À qui profite l’absence de règles? À ceux qui ont la force. La libération des monnaies a profité à la seule monnaie qui pouvait associer la force à sa liberté: le dollar. Il semble bien que la libération des monnaies ait donné lieu à une gigantesque bulle monétaire, qui, après la bulle des bourses, risque d’exploser. Qu’est-ce qui motive la spéculation? L’excitation. Tout cela est très excitant…

Chap 8 – La bourse et les marchés financiers

« Un krach aboie plus qu’il ne mord. » PAUL ANTHONY SAMUELSON, PRIX NOBEL
« Je ne connais pas grand-chose à Wall Street, commençai-je mal à l’aise, mais pouvez-vous me dire pourquoi toutes ces actions ne cessent de grimper? Ne devrait-il pas y avoir des liens entre les bénéfices d’une entreprise, ses dividendes, et le prix de vente des actions? – Monsieur Marx, vous avez encore beaucoup à apprendre sur la Bourse et le marché des valeurs. » GROUCHO MARX, MÉMOIRES CAPITALES

Il n’existe sans doute pas de lieu plus symbolique du capitalisme que la Bourse. En mai 1968, les manifestants mirent le feu au Palais Brongniart, où autour de la « corbeille » les agents de change offraient et demandaient les titres, ou « actifs financiers », c’est-à-dire les actions et les obligations. Dans L’Argent de Zola, une spéculation contre la Compagnie universelle du financier Saccard conduit à un krach mémorable, dans une terrible séance à la bourse de Paris où s’affrontent « haussiers » et « baissiers ». Quand on joue à la hausse, aujourd’hui, on est « bullish » ; on est « bearish » quand on anticipe la baisse. Il est clair que le tempérament boursier est « bullish ». Mais la réalité « bearish » peut être longue… La crise de 1929 fut payée par une génération. La Bourse est le modèle du marché libre et concurrentiel, pour Walras. Les enchères des offreurs et des demandeurs, sous l’oeil du commissaire-priseur, permettent de fixer les prix. Pour Keynes aussi, la Bourse est le lieu essentiel du capitalisme, où se construit la confiance, la perception du futur qu’ont les hommes d’affaires, même si le marché boursier est d’une nature très particulière.

 

Marchés d’occasion et de spéculation

Il y a autant de bourses que de marchés d’enchères bien localisés, mais quand on parle de la « Bourse », ou de Bourse des valeurs, on fait référence au marché financier, c’est-à-dire au marché des actions, des obligations, et d’autres produits dits « dérivés » (dérivés à partir des marchés primaires d’actions et d’obligations). Les actions sont des titres de propriété, des parts de capital d’entreprise; les obligations, des reconnaissances de dettes d’entreprises, privées ou publiques, ou de collectivités publiques. Ce sont des titres de crédit ou d’emprunts. La tendance est à la concentration des bourses. En France, au XIXe siècle, plusieurs bourses cotaient des entreprises à Paris, Lyon, Bordeaux, Toulouse. Il n’y a plus qu’une bourse localisée juridiquement à Paris comme société anonyme. Aujourd’hui devenue Euronext en association avec les bourses d’Amsterdam et de Bruxelles, elle concurrence les bourses de Londres (un peu plus grosse), de Francfort (un peu plus petite) et de Milan. À terme, il ne devrait plus exister qu’une bourse européenne. Le développement d’Internet et des communications informatiques permet de « jouer » en Bourse directement et « en temps réel » (immédiatement) sur toutes les places du monde.

La Bourse recouvre plusieurs marchés.

1) Le premier marché comprend les grandes entreprises françaises et étrangères ayant une certaine capitalisation boursière (la valeur en capital, le nombre de titres que représente l’entreprise multiplié par la valeur du titre) (1). Sur ce premier marché est défini le CAC 40, indice boursier des valeurs des 40 plus grosses entreprises, supposées définir la tendance, l’évolution du marché. Sont réalisées les offres d’emprunt (d’obligations), les introductions boursières (arrivée de nouvelles entreprises et augmentation de capital), les OPA (offres publiques d’achat d’une entreprise par une autre, c’est-à-dire de ses actions), les OPE (offres publiques d’échange des actions d’une entreprise contre celles d’une autre avec laquelle elle souhaite fusionner, opération dite de « fusion-acquisition»). Mais surtout, sur le premier marché, sont achetées et vendues au jour le jour les actions des entreprises cotées, ainsi que les obligations existantes. La Bourse est donc, largement, un marché d’occasion, de seconde main.

2) Le second marché, créé en 1983, permet l’introduction en Bourse d’entreprises plus petites (12 millions d’euros et seulement 10 % de diffusion du capital dans le public).

3) Le nouveau marché, inspiré du NASDAQ américain, accueille les entreprises innovantes (celles qui, notamment, firent la bulle Internet).

4) Enfin, les marchés dérivés permettent aux opérateurs de se couvrir sur des fluctuations de change monétaire, de variations de taux d’intérêt, de variations de valeur des actions mêmes, auprès d’ « assureurs » de risques, en leur transférant ces risques de fluctuations. Ces marchés dérivés sont des marchés à terme, contrairement à la Bourse proprement dite: ils permettent de vendre des produits sans les posséder ou de les acheter sans avoir la liquidité pour les payer. Ce sont des marchés de spéculation pure. Par exemple, je spécule sur une action Renault, que je vendrai à terme à un client: je l’achète aujourd’hui, sans argent, à crédit, et je la revends dans une semaine, empochant le bénéfice et remboursant le crédit. Ce n’est pas plus compliqué que ça. Quand je spécule à la baisse, je vends aujourd’hui une action que je n’ai pas, mais que je rachèterai à bas prix pour la livrer dans une semaine.

(1) En 2003. cela concerne les entreprises d’au moins 750 millions d’euros, et qui proposent au moins 25 % de leur capital au public.

La Bourse est un secteur très particulier du capitalisme, celui des très grosses entreprises.
Il y a 250 sociétés non financières (2) cotées à Paris.
Sur les 250, 85 % ont plus de 10 000 salariés.
Or 99 % des entreprises privées de France ont moins de 500 salariés et représentent 90 % de l’emploi privé et à peu près autant du capital privé.
Les grosses entreprises publiques, RATP, SNCF, EDF-GDF ne sont pas cotées.
Le capital boursier est donc une infime partie du capital de la nation.

(2) Des entreprises stricto sensu, qui ne sont ni des banques, ni des compagnies d’assurances.

La Bourse ne sert pas à financer l’économie

Non, la Bourse, du moins en France, ne sert pas à financer l’économie, la croissance et l’accumulation. C’est l’autofinancement (la réaffectation des profits à l’investissement) ou l’endettement des entreprises qui les finance. Mais peut-être la France est-elle un pays « en retard », qui fait encore confiance au secteur bancaire pour financer la croissance, et non à l’appel direct à l’épargne des consommateurs par le marché boursier? Peut-être l’Europe ne fait-elle pas comme la France? Non. « Sur l’ensemble des marchés européens, les émissions nettes d’actions, les montants bruts d’actions émis corrigés des rachats d’actions et des dividendes versés aux actionnaires, sont négatives depuis de nombreuses années. Les dividendes atteignent un montant voisin de celui des émissions d’actions, ce qui revient à dire que les sociétés émettent des actions pour rémunérer leurs actionnaires. » (3) Cette situation n’a pas changé.
(3) Dominique Plihon, citant une étude de l’Agefi du 4 janvier 1999, dans Le Monde diplomatique du 4 février 1999.

Mais aux États-Unis, tout de même, patrie du capitalisme conquérant? Non plus. Patrick Artus, grand économiste, a étudié l’évolution des émissions nettes d’actions depuis 1985. Sauf sur la brève période 1991-1994, où il y eut une émission nette de 50 milliards de dollars par an en moyenne, soit rien du tout, la Bourse… détruit du capital. Elle retire du capital plus qu’elle n’en émet. En 2001 par exemple, en volume, les émissions d’actions ont été contrebalancées par des destructions d’actions, de sorte qu’au total l’émission nette de capital boursier était de moins 330 milliards de dollars. (4) La Bourse détruit du capital.
(4) Patrick Artus, « Le pouvoir des actionnaires », Problèmes économiques, n° 2756, 10/04/2002.

Pourquoi? Parce que les entreprises rachètent fréquemment leurs actions, détruisent leur propre capital, pour faire apparaître mécaniquement plus de profits sur leurs capitaux propres. On appelle ça l’effet de «relution », par opposition à l’effet de dilution. Depuis le 1er juillet 1998, les entreprises françaises sont autorisées à racheter leurs actions. Elles peuvent détruire jusqu’à 10 % de leur propre capital. Une part de ces rachats va à des « stock-options », des options d’actions destinées aux très hauts dirigeants de l’entreprise. L’autre part sert à faire apparaître, mécaniquement, un taux de profit sur le capital propre plus important. Pour faire apparaître des taux de profit sur capitaux propres élevés et exciter les administrateurs ou les fonds de pension qui leur demandent des comptes, les analystes, les agences de notation, les entreprises s’endettent: comme leur capital propre reste constant et que leur volume d’activité augmente, mécaniquement leur profit rapporté au capital propre augmente. C’est l’effet de « levier ». Les conséquences sont provisoirement bonnes, mais terribles vis-à-vis de la vie future de l’entreprise, surtout dans un monde où l’inflation n’est pas là pour diminuer l’endettement en érodant le capital; et terrible dans un monde où les taux d’intérêt sont élevés pour maintenir haute la valeur des monnaies, ce qui fait que le service de la dette est très élevé. (5)
(5) Petit parallèle: pour la même raison, le service de la dette de l’État est très élevé (10 % du budget) pour un faible endettement (60 % du PIS).

C’est ainsi que la Bourse ne sert pas à la croissance. Nous nous répétons, non? Oui, mais il faut le réitérer sans cesse. La Bourse capte de l’épargne, donc du pouvoir d’achat qui doit sortir de la consommation pour se destiner à l’investissement. Ne s’agit-il pas là d’un jeu à somme nulle? Si je n’achète pas de voiture Renault, pour acheter des actions de Renault, n’y a-t-il pas là une contradiction? Si, une contradiction majeure, même. Réfléchissons sur la nature du financement de l’accumulation: pour qu’il y ait croissance, il faut, nécessairement, qu’il y ait création monétaire. À stock de monnaie constant, le passage de la consommation à l’épargne ne peut pas créer de croissance. Il faut toujours qu’une opération de crédit anticipe la croissance et soit valorisée, après coup, par la réalisation de la croissance. Si je fais appel à l’épargne, moi, Renault, pour accroître la taille de l’entreprise, je fais appel en fait au crédit d’une banque, qui finance mon émission d’action. Quand Vivendi émettait des actions Vivendi pour acheter Time Warner après une offre publique d’échange, une banque garantissait l’émission; en fait, Vivendi battait monnaie. Vivendi était (est) un grand feudataire. Elle créait de la monnaie Vivendi, garantie par la grande banque d’affaires qui couvrait l’émission. Rien à voir avec l’épargne du bon père de famille qui refuse de consommer. Les économistes parlent d’une économie d’« endettement » pour désigner une économie comme la France, où l’accumulation est financée sans trop de dissimulation par le crédit bancaire, directement, et d’une économie de « marchés financiers » lorsque l’accumulation est financée sur la Bourse. L’Angleterre et les États-Unis sont des économies de marchés financiers; la France une économie d’endettement. Mais le résultat est le même. Aux États-Unis, on passe par le marché obligataire, le marché des dettes d’entreprise, ou, plus rarement, par une émission d’actions couverte par une banque, autrement dit, finalement, un crédit bancaire.

Les fonds de pension

Alors, à quoi sert la Bourse? À rien? Non, hélas. Elle sert à donner une philosophie économique, une doctrine aux gouvernants et à inculquer une idéologie aux citoyens. En France, depuis 1983, depuis que Pierre Bérégovoy a relancé la place de Paris, rêvant d’en faire une place aussi importante que Londres, en créant le Matif (marché à terme international de France), puis en jetant les bases du Monep (marché de négociation des options), tous deux marchés purement spéculatifs, nous vivons dans une mythologie boursière que le crash boursier de la « nouvelle économie » est en train de relativiser. Une mythologie de l’argent facile, de la fortune pour tous, de l’audace des « golden boys » et des jeunes spéculateurs, preneurs de risques, et un mépris du travail et de l’intervention publique, sauf lorsqu’elle est discrète. Cette idéologie est tellement funeste qu’on en est arrivé à croire que la Bourse protégeait les salariés par les fonds de pension. Les fonds de pension sont des stocks d’actions gérés en faveur de retraités, souvent du public. Calpers, par exemple, le plus gros, est un fonds de pension des fonctionnaires californiens. Les fonds de pension ont intérêt à ce que le capital de leurs membres prospère. Les plus-values sur le capital leur permettent de payer la retraite des fonctionnaires. À défaut, ceux-ci doivent vendre une partie de leur stock. Les fonds de pension sont le coeur de ce « capitalisme patrimonial » où l’on rêve d’une démocratie des actionnaires – allez, osons: une démocratie du capital, une démocratie où les petits actionnaires exigent de leurs dirigeants de bons dividendes. Les dirigeants des fonds de pension exigent des entreprise dont elles possèdent les actions 15 % de rendement. 15 % de profit net. Comment faire? Comment des entreprises qui croissent à 3-4 % l’an en volume – quand tout va bien – peuvent-elles faire apparaître du 15 % de profit net? En fusionnant avec d’autres, en éliminant une partie de leurs productions, en se spécialisant, en sous-traitant leur fabrication dans des pays où la main-d’oeuvre est totalement exploitée, en délocalisant, en rachetant leurs propres actions, en donnant des signaux « forts » aux marchés boursiers pour les enflammer, par exemple en licenciant du personnel alors que les profits augmentent, comme Michelin. Bref, en faisant de l’anti-économie. En particulier, en flexibilisant le travail, en faisant de celui-ci une variable d’ajustement, jetable, sans se rendre compte que le travail flexible est peu productif. Les salariés deviennent des pions dont le sort est réglé à des milliers de kilomètres, au gré des exigences d’autres salariés (propriétaires de fonds de pension) qui n’ont pas conscience de scier la branche qui les porte. Car sans le travail, le capital est peu de chose. Les fonds de pension ont une politique de court terme. Ils ne restent pas longtemps dans le capital d’une entreprise, toujours à l’affût de la rentabilité. Leur politique est totalement différente de celle d’un chef d’entreprise qui a besoin de temps: quand Renault s’installe au Brésil à Curitiba après avoir fermé l’usine de Vilvorde, elle construit une usine dont les murs sont censés durer plus de quinze ans, voire peut-être plus de cinquante. Et pourtant Renault a fermé Vilvorde, dont la peinture était encore fraîche, sous la pression de ses actionnaires qui voulaient du « 15 % » à tout prix, et vite. Imaginons un paysan: il achète un tracteur et entreprend de semer un verger. Et puis, tous les six mois, ou pire, tous les mois, un boursier vient lui dire: « Je m’en vais, vous n’êtes pas assez rentable ! Rendez le tracteur! » La Bourse, toute tournée vers la spéculation et l’immédiat, a quelque chose d’anti-économique, de profondément anti-productif. Dans les années 50 et 60, alors que le capitalisme européen se portait particulièrement bien, la Bourse vivotait, ne jouait aucun rôle, baissait un peu. Et la croissance était là.

Le concours de beauté
« Individuellement l’homme est un être passablement raisonnable et sensé. Dans une foule, il devient aussitôt un crétin. » FRIEDRICH VON SCHILLER

Si la Bourse ne sert en rien la croissance, elle alimente en revanche l’opinion économique, l’ambiance. Elle est la petite musique du matin qui dit: « Attention, le capital n’est pas très heureux » ou « Hosanna, le capital va bien ». À toute heure de la journée, vous avez les cours boursiers.
Vous pourriez connaître le cours du chômage, le niveau des salaires, le niveau de la pollution dans Paris ou ailleurs, le nombre d’immigrés expulsés, le nombre d’espèces animales en train de disparaître, le nombre de langues, ces trésors de l’humanité, en train de fondre faute de pratiquants (une quarantaine par jour), mais on préfère vous donner la litanie des cours boursiers, qui n’est pas sans avoir un petit côté chant grégorien, d’ailleurs: ça monte, ça baisse… Le marché d’occasion d’une toute petite partie, minuscule, du capital de la nation commande au moral du pays. C’est la petite musique des marchés, avec le cours du dollar (il monte! Quel malheur! Il baisse! Quel malheur!), le cours du pétrole, et les taux d’inflation et de croissance.
Mais comment se fixent les cours boursiers? Qui fait les marchés? Que sont ces fameux « marchés » qui nous somment de les aimer et de leur rendre des comptes (les marchés supporteront-ils l’élection du président Lula au Brésil? Accepteront-ils le nouveau président argentin? Acceptent-ils la politique menée par Poutine, ou par d’autres)? La sanction des marchés, l’humeur des marchés, la morosité des marchés, l’euphorie des marchés, la contrainte des marchés, la réponse des marchés…
Personnages semblables à des dieux, insaisissables, ubiquitaires et très coléreux ou très susceptibles, tous les marchés fonctionnent à peu près comme le marché boursier, qui nourrit l’« opinion boursière », le « moral des hommes d’affaires », qui fait la confiance tout court. Le fonctionnement a été merveilleusement décrit par Keynes dans l’un des plus célèbres chapitres de la Théorie générale, le chapitre XIII, «

L’état de la prévision ». Comment, en tant qu’opérateur boursier, chargé d’offrir et de demander, vais-je me décider pour offrir ou demander des valeurs, des actions particulières? Keynes imagine un concours de beauté. Les concurrents doivent choisir une jolie femme parmi des photos. Le gagnant est celui qui est le plus proche du choix moyen de l’ensemble des concurrents. Le calcul devient dès lors très compliqué et stratégique. Je peux choisir en fonction de ma propre opinion (1); ou en fonction de ce que je crois être l’opinion des autres (2); ou en fonction de ce que je crois être l’opinion des autres sur ma propre opinion et celle des autres (3); ou faire le pari que certains feront preuve d’originalité et choisiront tel visage typé (4), etc. Conclusion, dit Keynes, « le problème du spéculateur est d’être dans la foule et de deviner ce que la foule va faire. » Si je sais que la foule va vendre demain, l’idéal est que je vende aujourd’hui, avant la chute des cours; si je sais qu’elle va massivement acheter demain, l’idéal est que j’achète aujourd’hui, avant la hausse des cours. Mais comment prévoir les mouvements de foule, puisque je suis moi-même au milieu de la foule? C’est tout le paradoxe du concours de beauté. Le marché est véritablement un mouvement de foule, soumis au mimétisme, au panurgisme, à l’engouement et à la panique. Tous achètent, vendent, entrent, sortent… Rien n’est moutonnier comme un marché.
C’est pourquoi, toujours selon Keynes, « la seule hypothèse que je puisse faire est d’espérer que la tendance va continuer ». Ça monte? Espérons que ça continue à monter! Ça baisse? Vendons en espérant que ça continue à baisser, sinon je me serai trompé. L’idéal est donc d’anticiper ce que fait la foule pour faire le contraire, acheter au son du canon, vendre au son du clairon. Les grands gourous boursiers, George Soros et d’autres, prétendent anticiper les mouvements de foule et expliquent ainsi leur fortune. Mais outre que leur bien se défait aussi vite qu’il se fait (témoin Soros), leur position d’anticipateurs est le plus souvent une position d’initiés: ils savent ce que d’autres ne savent pas encore. Keynes était un très grand spéculateur. Il s’est enrichi, s’est ruiné, s’est enrichi à nouveau. Était-il initié du fait de sa position dans le Trésor britannique? On espère que non. En tout cas, l’initié boursier est le gagnant du jeu, le tricheur qui a une carte de plus sous la table. Mais la grande majorité des boursiers se trouve dans la foule. Keynes a ajouté quelque chose d’étrange: « il vaut mieux avoir tort avec la foule, que raison contre elle ». Ce qui est une autre manière de dire « il faut suivre le mouvement » et ce que des économistes modernes comme André Orléan (6) ont traduit par: « Il est rationnel d’être irrationnel. »

Explication: si vous vous singularisez, jouez contre la communauté des boursiers et des spéculateurs, bref, si vous êtes le mouton noir, la communauté vous exclura. Elle ne vous supportera plus et finira par avoir votre peau (ce qui se passe pour les grands gourous qui veulent trop se marginaliser, qui sont trop initiés ou véreux: ils sont mis au ban des affaires)(7). À terme, vous, boursier, vous serez condamné à être dans la Bourse. Au milieu de la foule.
(6) André Orléan, Le Pouvoir de la finance, Odile Jacob, Paris, 1999. (7) Le lecteur perspicace aura reconnu la théorie du « bouc émissaire » chère à René Girard et reprise par Michel Aglietta et André Orléan, La Violence de la monnaie, PUF, Paris, 1982.

100000 analphabètes qui font les marchés

«Le facteur important qui contribue à l’euphorie spéculative et à l’effondrement programmé, c’est l’illusion que l’argent et l’intelligence sont liés. » JOHN KENNETH GALBRAITH

Les choses se passent-elles ainsi, selon les règles du mimétisme? Oui. Alain Minc évoque les « 100000 analphabètes qui font le marché » et il a raison. 100000 opérateurs environ sur les marchés boursiers, de change, des matières et d’autres font l’« opinion mondiale », le « sentiment », la « confiance ». Citons entièrement Alain Minc: « Le totalitarisme financier des marchés ne me réjouit pas. Mais je sais qu’il existe et je voudrais que toutes les élites le sachent. Je ne sais pas si les marchés pensent juste, mais je sais qu’on ne peut pas penser contre les marchés. Je suis comme un paysan qui n’aime pas la grêle mais qui vit avec. Les 100000 analphabètes qui font le marché, si vous ne respectez pas un certain nombre de canons aussi rigoureux que les canons de l’Église, peuvent mettre en l’air l’économie d’un pays. Les experts sont au moins les propagandistes de cette réalité. » (8) Retenons: Église, canons de l’Église, propagande. C’est bien de la religion et du prosélytisme, de la propagande de cette religion qu’il s’agit. Quels sont ces canons? La rigueur, la flexibilité du travail, le dégraissage de l’État, les baisses d’impôts, la force de la monnaie? Peu importe: ils ne fonctionnent jamais. Les marchés, comme les enfants, en veulent toujours plus, toujours plus de preuves d’amour. Si l’Argentine fait preuve de rigueur, les marchés l’interpréteront comme le signe que sa situation est pire qu’ils ne l’imaginaient et la sanctionneront. Quoi que vous fassiez, vous pouvez être sanctionné. La France a été sanctionnée pendant vingt ans sur sa politique monétaire, alors qu’elle était ultra-rigoureuse, plus rigoureuse que celle de l’Allemagne. Finalement, il a fallu l’euro pour que disparaisse cette sanction qui apparaissait notamment dans des taux d’intérêt supérieurs (des « primes de risque ») exigés du franc par rapport au mark.
(8) Le Débat, mai 1995.

Plus intéressant encore est le terme « 100000 analphabètes ». Soyons un peu plus généreux et traduisons par 100000 aveugles, perdus au milieu de la foule. Minc ne dit pas autre chose que « le marché fonctionne sur soi, en boucle ». J’achète parce que Dupont achète. Lequel achète parce qu’il a passé un coup de fil à Durant. Or Durant venait de me passer un coup de fil et je lui disais que sans doute j’achèterais en fonction de ce que ferait Dupont… Ce bouclage du marché crée des « prophéties autoréalisatrices », phénomènes merveilleux analysés par les économistes et qui créent les bulles boursières en fonction d’événements totalement anodins au départ, la déclaration d’un homme politique, l’absence de déclaration d’un autre, l’inquiétude, l’angoisse. Je fais ce que tu fais. Or tu fais ce que je fais parce que tu sais que je fais ce que tu fais. Effet de miroir, phénomènes spéculaires, spéculation. « Les miroirs sont les objets qui réfléchissent le plus », disait à juste titre Cocteau. Plus que les spéculateurs, sans doute.

Bulles boursières

Approchons maintenant notre aiguille de ces phénomènes baptisés « bulles boursières ». Il y eut une énorme bulle en 1929, qui creva; mais la bulle de la « nouvelle économie » – qui n’en finit pas de crever en ce moment et qui ramène les bourses mondiales à leurs niveaux de 1996, alors que leur valeur avait été multipliée par 6 entre 1982 et 1996 – a provoqué une chute encore plus importante que celle de 1929 et qui n’est pas finie. En France, une action comme celle de France Telecom valait 125 euros début 1999 et 7,82 euros en septembre 2002, et l’entreprise pouvait s’enorgueillir d’une dette de 70 milliards d’euros. L’action Vivendi valait 150 euros début 2000 et 12,50 euros en septembre 2000 (avec « seulement » une quarantaine de milliards d’euros de dettes).

Pourquoi tout le monde est entré en Bourse et a voulu s’enrichir? Parce qu’il devenait « ringard » d’être un simple salarié dans les années 90? Parce que sont apparus la « nouvelle économie », Internet, Yahoo!, Amazon.com, les téléphones cellulaires avec Internet incorporé? C’est la mode, la promesse d’argent. En Bourse, on s’enrichissait en voulant s’enrichir: on demandait des actions, la valeur des actions montait, les entreprises s’endettaient en disant: « Voyez, nous valons beaucoup, donnez-nous du liquide! » Elles utilisaient ce liquide pour faire de la publicité pour la nouvelle économie, les gogos galopaient, achetaient des actions, etc. Jusqu’au moment où l’on s’est rendu compte que tout ça ne reposait sur rien… Que la demande de téléphonie mobile était saturée, qu’Internet ne progressait plus, que les voitures s’achetaient toujours chez le garagiste, et que d’ailleurs, malgré Internet, on ne doublait pas le nombre de voitures possédées ni le nombre de kilomètres effectués par an. C’est le phénomène « chaîne de Ponzi ».

La chaîne de Ponzi

La « chaîne de Ponzi » est essentielle pour comprendre les spéculations, les euphories, ou même le problème des retraites. Ponzi était un arnaqueur qui fit fortune par son système éponyme en profitant d’une bulle immobilière en Californie. L’Albanie est un bon exemple de « chaîne de Ponzi ». Le pays a subi une arnaque de 1,2 milliards de dollars, soit à peu près le PIB du pays, autour de 1995. Trois escrocs géniaux l’ont organisée. Messieurs Messier, Bon et Tchuruk (9) n’ont même pas cette qualité, seulement occupés à leurs plans de stock-options et à faire monter la valeur de leurs actions en dégraissant leur entreprise. Mais revenons plutôt à nos trois escrocs, une femme et deux hommes, « la Gitane », « le Sous-officier » et « le Mécanicien ». Les lascars proposaient 100 % de taux d’intérêt sur leurs prêts, contre seulement 3 % versés par la Banque d’Albanie. 100 % signifie que votre capital double: vous prêtez 100, on vous rend 200.

(9) Respectivement présidents de Vivendi, France Telecom et Alcatel, trois entreprises lessivées par la crise boursière.

Un gogo vous dépose 100. Vous le remboursez avec les 200 de deux gogos qui déposent chacun 100 après lui. Ces deux gogos suivants, vous les remboursez avec les 400 des quatre gogos qui arrivent tout excités parce que leur ont raconté les premiers gogos: « Tu peux gagner du 100 %! Ça m’est arrivé! » Et ainsi de suite. Il est clair que le premier gogo, éberlué d’avoir été payé, va revenir aussi à la chaîne. Si le phénomène fait boule de neige, de plus en plus de gens entrent dans la chaîne de Ponzi. La Gitane, le Sous-officier et le Mécanicien captaient bien entendu une large part de l’argent qu’ils faisaient entrer, par le biais de commissions. La chaîne dure tant que des pigeons entrent en suivant une loi exponentielle (2,4,8,16…). Si la chaîne se coupe, si l’un des heureux gagnants ne revient plus, si l’épargne est asséchée, la bulle crève. Les derniers entrés sont les cocus. Une large part de l’épargne populaire albanaise, déjà bien maigre, a été complètement asséchée par la Gitane et ses compères, tout comme les Bon, Messier et Tchuruk l’ont fait pour une large part de l’épargne populaire française. Et ce ne sont pas les seuls. En Albanie, la catastrophe conduisit à un carnage: 1 600 morts et plus de 6000 blessés, les petits épargnants réclamant, trop tard, leur épargne volée. Aux États-Unis aujourd’hui, après la crevaison de la bulle, les papys et les mamies se contentent de se remettre au travail à 70 ans. Qui gagne? Celui qui quitte le navire à temps (10). C’est le syndrome Titanic. Le bateau heurte l’iceberg. Les premiers canots partent à moitié vides. Personne ne veut aller sur de frêles embarcations sur la mer glacée. La sécurité est représentée par le navire, réputé insubmersible. Puis la rumeur change: il faut fuir! Panique, bataille, ruine des derniers à quitter le paquebot. Salut les cocus.

(10) Gérard Dupuy, dans Libération, fit un magnifique édito pour inciter à entrer en Bourse: « C’est comme dans un train, il va à toute vitesse, entrez, profitez-en; certes, il faudra sauter à temps! »

Les stock-options

Les rachats d’actions par les entreprises servent, pour plus de la moitié, à payer des stock-options, qui sont des revenus destinés aux hauts dirigeants. Une stock-option est une action, mais sur laquelle on peut exercer son droit dans un certain délai, cinq ans en général. L’action de mon entreprise vaut 100 aujourd’hui. J’offre une option d’action à un salarié à un prix avantageux, disons 80 euros. Le salarié ne paie rien, il a un simple droit. S’il lève l’option dans cinq ans, il ne paiera pas d’impôt sur le revenu sur cette valeur (45 à 50 % car c’est un haut salarié).
Il paiera simplement l’impôt sur les plus-values (25 % si c’est aux États-Unis, 40 % en France et 25 % s’il s’agit d’actions de nouvelles entreprises). Cinq ans plus tard, l’action vaut moins de 80 euros? Le salarié ne lève pas l’action. Si elle vaut au-delà de 80, il lève l’option et ne paye l’action que 80. Dans la période de forte hausse boursière, où la valeur des actions a été multipliée par 6 en quatorze ans, les hauts salariés et les patrons d’entreprise ont pu se constituer des fortunes grâce au système des options, tout en ne payant pas l’impôt sur le revenu. Dans les périodes de baisse boursière, on révise périodiquement les options, de plus en plus bas. Le système est totalement sans risque. Il est pervers à double titre.
D’abord, il incite les patrons d’entreprise à créer à tout prix de la « valeur » d’actions, en provoquant des fusions-acquisitions, en dégraissant, en comprimant les salaires pour faire apparaître des profits, en spécialisant leurs entreprises et en revendant une partie de leurs activités, bref, en ayant une pure activité d’ingénierie financière sans aucun lien avec leur produit ou la qualité de leur travail. Fin 1999, Alcatel (mais toutes les entreprises l’ont fait) a émis un plan d’options pour tous ses salariés (120 000) de 1,8 million d’actions. Soit un peu plus de 10 actions par salarié. À côté, les dirigeants se sont réservés, au même moment, un plan de 3 millions d’options, soit 1000 par dirigeant, étant entendu qu’au-dessus les « dirigeants des dirigeants » en prenaient plutôt 100 000 que 1000. Le système des stock-options a permis les fortunes faramineuses des dirigeants d’Enron, et de beaucoup de patrons français. Mais de nombreux cadres dits supérieurs ont pu toucher au gâteau et entrer dans la spirale de la bulle boursière. L’entreprise qui distribue touche elle aussi le gâteau car ce système lui permet de verser des salaires moindres et donc de réduire ses charges sociales. Le système des stock-options est aussi pervers car il dévalorise le salaire. Il fait dépendre le revenu de la Bourse et non du travail fourni. Désormais, la rémunération n’est plus fonction du travail et du contrat de travail, mais des profits attendus de l’entreprise. Les cadres sont eux aussi dans l’espérance du profit au même titre que les patrons. Certes, il restera toujours une majorité de cadres moyens, d’ouvriers, d’employés, de working poors, de smicards et autres.

Mais la publicité faite autour des options dévalorise le travail au profit du revenu boursier qui devient le moyen noble de rémunération. Les stock-options, contrairement aux salaires qui sont la contrepartie d’un travail, ne coûtent rien à l’entreprise. Elles sont inscrites sur les comptes du côté des avances en capital. Une loi récente propose enfin de les compter en charges, comme des salaires, avec les charges sociales afférentes. Mais longtemps ce ne fut pas le cas. En 1998, pour la première fois, les journaux financiers ont enfin publié des enquêtes sur les options. On a ainsi appris que chez l’Oréal, 9 dirigeants s’étaient réservés 27,4 % des options pour une plus-value individuelle de 13,37 millions d’euros. La plus-value des hauts dirigeants chez Axa s’élevait à 10,24 millions seulement, 6,51 chez Vivendi où le talent des dirigeants ruina l’entreprise et l’endetta à hauteur d’une quarantaine de milliards d’euros.
Aux États-Unis, le montant des stock-options en 2000 représentait 10 % du capital boursier, soit près de 1000 milliards de dollars. Les dix patrons les mieux payés détenaient chacun une quarantaine de milliards de dollars d’options. En France, jusqu’en 2002, le système était totalement opaque (11).
Heureusement, la chute de la Bourse est venue provisoirement ruiner cette mécanique qui transforme le capitalisme en jeu de casino, dévalorise le travail, la classe moyenne, les petits salariés, et redéfinit les rapports du capital et du travail: désormais, le salarié fait l’avance de son travail et espère une rémunération en fonction des profits futurs de l’entreprise qui valoriseront ses actions. Historiquement, c’est une rupture: Marx et Ricardo nous ont toujours enseigné que le capitaliste fait l’avance (du fonds de salaire, le « capital circulant », disait Marx) et que le salarié fournit le travail. On pourrait aussi imaginer que le travail soit dévalorisé à un point que tout soit stock-option, tout soit espérance de profit. Réaliser des profits grâce au travail tout en dévalorisant et démoralisant celui-ci semble être une nouvelle étape du capitalisme.

(11) La loi « Nouvelles régulations économiques » de 2001 oblige à publier les salaires et les plans de stock-options des principaux dirigeants.

Les salariés sont-ils des capitalistes?

Ce serait tellement commode! Plus de luttes, de conflits pour le partage du gâteau, tous unis sous la barrière du profit, et tous de même essence, propriétaires de leur capital humain et propriétaires du capital-capital. En 2000, au sommet de la bulle boursière, les entreprises ont tenté de justifier le système des stock-options en proposant des plans à tous leurs salariés: ceux-ci pouvaient poser des options, sur une, deux ou trois actions, tandis que les dirigeants en posaient sur 1 000 ou 10 000. Alcatel lança le plan de 1,8 million de stock-options déjà évoqué, Bouygues avec un plan baptisé «Bouygues confiance », Vivendi avec un plan baptisé « Pégase », Suez-Lyonnaise avec un plan « Spring», etc., firent de même. Philippe Manière, auteur d’un « Marx à la corbeille » mais peu suspect de marxisme, fustige le système: « Pour les salariés ce n’est pas un facteur d’émancipation mais d’aliénation. L’actionnariat salarié direct est dangereux. Il place les intéressés dans une position schizophrénique – ainsi on a vu les hôtesses et stewards d’United Airlines décider de leur propre éviction au nom de la survie de leur entreprise. Et surtout, les salariés risquent de tout perdre, emploi et épargne, si leur entreprise fait faillite. » (12)

(12) Le Point, 22/10/99.

Le système des stock-options abolit la lutte des classes et dénie toute responsabilité aux chefs d’entreprise dans la décision de licencier. Désormais, c’est le salarié qui se licencie lui-même. On mesure le transfert de responsabilité et de culpabilité réalisé. C’est désormais la faute du travail si ça va mal pour le travail. On connaissait l’antienne: « C’est parce que les salariés ont de trop gros salaires qu’il y a du chômage, honte à vous salariés, responsables de mettre les salariés à la porte par votre cupidité et le refus de remettre en cause vos privilèges. » On a désormais: « Vous jouez comme nous, vous perdez, ne vous en prenez qu’à vous. » Les fonds de pension, l’épargne salariale, les stock-options sonnent l’avènement d’une société au-delà du salaire, une société où il n’y a plus que des propriétaires. Tous patrons ou, plus exactement, tous rentiers. Car l’actionnaire est un propriétaire qui ne tire de revenu que de son titre de propriété. Par une merveilleuse inversion, l’exploité devient un rentier exploiteur ! Le « capitalisme patrimonial » voudrait promouvoir une démocratie de la propriété, ou une république des actionnaires, bien éloignées de la vraie république où les citoyens sont égaux. Dans le capitalisme patrimonial, « une action égale une voix » se substitue à « un citoyen égale une voix ». Si les salariés deviennent actionnaires, la question du partage, la question fondamentale de l’économie politique, ne se pose plus. Tout est partage de profit futur. La question liée de l’exploitation disparaît. Lui succèdent une auto-aliénation, une servitude consentie.

+ Intro
générale

Introduction : Faut-il rire des économistes ?
«Nous nous sommes mis a rire, en nous rappelant les prédictions des économistes en 1914 : la guerre pas plus de quelques mois, les États n’ayant pas les moyens pour plus longtemps… » Paul Léautaud , Journal, 27/01/1932

Faut-il en rire? Oh non! Ils sont bien trop sérieux! Tellement sérieux que « l’économie, moi je n’y comprends rien », avouent la plupart des gens. « Je n’y comprends rien »… N’est-ce point la phrase que l’on entend sans cesse lorsqu’on est confronté à un problème économique? Suivie aussitôt de: « Au fait, la Bourse… Vous pensez que ça va continuer à baisser? »
Eh bien, nous allons chercher à comprendre.
Que l’économie soit très compliquée paraît un gage de sérieux. Et si les économistes se cachaient derrière un jargon? Car de quoi parlent-ils au juste? Les physiciens débattent, entre autres, de la chute des corps et de l’expansion de l’univers, les chimistes des explosifs, les biologistes des mutations génétiques, des OGM qu’ils fabriquent, du clonage et du sida… Mais les économistes? Sont-ils tellement différents des sociologues, des psychologues, des philosophes?
« Et comment donc! » crient-ils alors, arguant des nouveaux quartiers de noblesse de leur discipline, sanctifiée par un prix Nobel. En vérité, ce prix est offert par la banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel et n’est pas un vrai prix, décerné par la Fondation Nobel. Mais cela n’y change rien! Ils ont des Nobel (1).

(1) Mais il est vrai qu’il n’existe pas de prix Nobel de mathématiques, ce qui est dû à d’obscures raisons de jalousie ou d’adultère, Alfred Nobel détestant un certain mathématicien célèbre…

Les économistes – des professeurs d’université ou du Collège de France, des experts, analystes, des journalistes économiques qui font des pages économiques et des suppléments – aimeraient beaucoup ressembler aux physiciens. Sont-ils pour autant de vrais savants ? En tout cas, il s’agit d’hommes très importants, on le voit bien au moment des discussions du budget, des lois sur l’allongement du travail des actifs ou de la baisse des impôts pour certains, des élections, des grèves, des crises. Ils sont même de plus en plus influents, si l’on en juge par l’explosion des suppléments et des émissions économiques. Même un hebdomadaire comme Charlie Hebdo possède sa page économique !

Théories économiques et café du commerce
« Les milliers de petits bassets tournebroches de la rôtisserie de la science. » José Ortega Y Gasset

Alors, de quoi parlent les économistes? « Oikos Nomos »: de la gestion de la maison. De la « ménagère», d’où vient le « manager » des Anglo-Saxons. Pour mémoire, Sully était le « bon mesnager » du doux royaume de France…

Mon ami Alain, directeur d’une grande revue très appréciée des professeurs d’économie, grand amateur d’économie, dit toujours que rien ne l’amuse autant que les « théories » économiques, qui consistent à dire, avec quelques kilos d’équations et un jargon incompréhensible pour 99 % des économistes professionnels eux-mêmes d’ailleurs, ce qu’on raconte entre deux bourrades au café du commerce: «demain ça ira mieux, à condition que ça n’aille pas plus mal, si la confiance revient, et si les gens ont envie de consommer et de travailler, pas vrai mon gars, remets-moi un canon.

L’une des grandes excroissances de la casuistique économique de ces dernières années est la « théorie des incitations » (2). Elle a dû remplir quelques bibliothèques d’articles impénétrables et laborieux autant que sublimes, qu’on pourrait résumer ainsi: pour produire mieux, il faut de la confiance et de la transparence. Chapeau !
Au Moyen Âge et jusqu’aux Lumières, la casuistique a fait vivre pendant des générations des milliers de clercs dévoués à une « science » qui a fini par disparaître, tout comme il se peut que l’économie disparaisse un jour. D’ailleurs, n’a-t-elle pas déjà disparu?
Le meilleur économiste n’est-il pas le chef d’un État quand il désarme un conflit social et rétablit la « confiance » de ses concitoyens dans l’avenir? Le général de Gaulle menait sa politique sans prêter beaucoup d’attention aux coassements de Cassandre des économistes et disait: « Rétablissons la confiance et l’intendance suivra! »

(2) La « théorie des contrats », en particulier, se propose de faire révéler à des dissimulateurs leur information. Elle reprend de façon savante de vieilles pratiques assurantielles fondées sur la perception qu’ont les assureurs des catégories à risques (les jeunes qui ont plus d’accidents de voiture que les autres, par exemple).

Jacques Attali, grand économiste s’il en est, définit un économiste comme « celui qui est toujours capable d’expliquer magistralement le lendemain pourquoi il s’est trompé la veille ». John Maynard Keynes disait à peu près la même chose et recommandait à ses pairs une place modeste, subalterne, comparable à celle des dentistes, capables de soigner avec des instruments, des médicaments et des méthodes qu’ils n’ont pas inventés. Il affirmait que demain « simplement, on ne sait pas » (3). L’économiste se heurte et se heurtera à jamais au mur d’airain de l’incertain. D’ailleurs, s’il savait, s’il anticipait le futur économique mieux que d’autres, il serait milliardaire. Mais regardons-le s’agiter, entre deux heures supplémentaires à l’université, dans les journaux ou à la radio, lorsqu’on lui demande « oui, d’accord, mais demain? Ça s’arrange? » On comprend alors qu’il ne peut pas grand-chose pour nous.
D’autres économistes (Nicolas Kondratieff, Joseph Schumpeter, Marx ou encore l’historien Fernand Braudel) croyaient en de grandes « pulsations » économiques, de grandes phases d’expansion et de récession. Mais il s’agit aussi plus de croyances que de vraies lois car il n’y a pas de lois économiques.

(3) « Théorie générale de l’emploi », in Quartely journal of Economy, 1936,
repris dans La Pauvreté dans l’abondance, Gallimard, colI. « Tel », Paris, 2002, p. 240-260.

Prégnance de l’économie
«L’argent est un instrument qui permet de mesurer la quantité de douleur et de plaisir. » Jeremy Bentham

Pourtant, peut-on échapper à l’économie? Existe-t-il un seul domaine social qui ne soit imprégné d’économie? Le sport? Le sexe? La guerre? « Combien coûterait une guerre avec l’Irak? » titrait en une Le Monde du 4 janvier 2003. Quand on parle de sport ou de sexe, surgissent illico les aspects économiques du problème: salaires, ventes, marchandisation de la vie. Tout aspect de la vie des hommes en société a toujours un aspect monétaire et quantitatif; mais désormais cet aspect est essentiel et tend à expliquer ou impliquer tous les autres. Il existe toujours une « raison économique » des choses. Le pétrole pour l’Irak, l’argent pour l’édition, le marché de la pub pour la télé… Les deux grands systèmes de pensée dont a accouché le capitalisme, à savoir le socialisme et le libéralisme, colorent tout des couleurs de la raison et de la quantité. L’un et l’autre s’abreuvent à la source utilitariste (4). La « rationalisation » du monde et sa « quantification » portées par les Lumières, puis l’expansion de la science, de la recherche et de l’expérimentation, voguent de concert avec sa marchandisation. Notre économiste, quantificateur et rationnel, se tient, faraud, à la proue du « progrès » de l’humanité. Il explique, rationalise et calcule, et d’ailleurs explique en termes de calcul rationnel. Est-il plus ou moins rentable d’être un criminel qu’un honnête homme, nous demande le prix Nobel 1991 Gary Becker. Plus ou moins rentable, pour un ménage, d’avoir un enfant de bonne qualité que deux de mauvaise. Est-il plus ou moins rentable, pour un homme politique, d’être corrompu qu’honnête, questionne le prix Nobel 1986 James Buchanan.
L’ouverture des frontières de tel pays était-elle plus ou moins rentable pour ce pays, étant donné ses pesanteurs politiques et culturelles, analyse magnifiquement a posteriori le prix Nobel 1993 Douglass North. Comment expliquer rationnellement, en termes de coûts-avantages, l’autarcie de la Chine et l’expansion de l’Europe ? Nul doute qu’on puisse toujours rationnellement et économiquement expliquer le retard de l’Afrique, l’avance des États-Unis ou la stabilité de la demande de camembert, « étant donné le contexte » ou « toutes choses égales par ailleurs ».

Mais la raison raisonnante des économistes est en train d’en prendre un sacré coup. Il y a deux signes qui ne trompent pas. Le premier est l’aveu du prix Nobel 2001 Joseph Stiglitz concernant son passage à la Banque mondiale, et la politique économique orthodoxe d’icelle et du FMI (5). Le second concerne l’attribution du prix Nobel d’économie 2002 à un psychologue, Daniel Kahneman, qui raconte ce que mon copain Alain et son idole Keynes savaient depuis toujours: à savoir que les hommes ne sont pas, mais alors pas du tout, « économiquement rationnels ».

(5) Lire La Grande Désillusion, Fayard, Paris, 2002. Pour la première fois, un économiste sort de sa tour d’ivoire et avoue qu’il peut être à l’origine… d’émeutes. Il raconte que les experts sont d’une ignorance crasse, manipulés par les politiques, ou le plus souvent, par des idéologues primaires.

 

Que faut-il enseigner?

Ces pensées nous conduisent aux programmes de sciences économiques et sociales. On me reproche souvent: « Mais, vous, totalement critique, qui n’arrêtez pas de fustiger l’économie et les économistes, que pouvez-vous bien enseigner? » Je réponds « d’abord, l’histoire économique ». Et avec quel plaisir !
Les faits économiques.
On peut raconter l’affaire Enron (voir chapitre 6) de deux façons:

  1. comme une affreuse histoire de malhonnêteté, de transparence non respectée, de dissimulation, d’asymétrie d’information, et envoyer à la face des ignorants une volée d’équations de la théorie de l’information. On peut geindre sur l’« éthique des affaires », sans se rendre compte qu’on pleurniche sur un oxymore;
  2. on peut aussi raconter l’histoire d’Enron – et elle devient passionnante – comme celle de la politique énergétique des États-Unis et des relations du Parti républicain avec certains milieux d’affaires; également comme l’histoire des pratiques des banques d’affaires, des analystes, des agences de notation, et même des journalistes! Il y a de quoi faire!

Ensuite, un économiste doit raconter l’histoire sociale. Évoquer l’économie indépendamment de la sociologie, de la psychologie, de l’anthropologie est un leurre pour laisser croire que l’économie est la matrice, la science supérieure, le moule explicatif dans lequel doit se dissoudre la complexité sociale.

Heureusement les programmes du secondaire font (encore) beaucoup de place aux disciplines analysant la société. Le secondaire enseigne les « sciences économiques et sociales »: on démarre avec Max Weber, on n’oublie pas Marx et on consacre beaucoup de temps à ce que l’on appelle le lien social, avec ses conflits, ses inégalités. On réfléchit sur le travail, la richesse. Dans l’enseignement supérieur, tous ces mots disparaissent et sont remplacés par des signes, des graphiques, des équations. Il ne s’agit plus de dire ce qui est, mais ce qui doit être: l’économie de marché. À l’esprit de finesse, lié à la pluridisciplinarité du champ secondaire, succède l’esprit de géométrie, qui ne prétend plus comprendre le monde, mais le métrer, le formater selon le calcul économique et l’idéologie du calcul. Pourquoi? Pour fabriquer de bons petits soldats de la « guerre économique », cette guerre de tous contre tous qui vous occupera de longues années avant une maigre retraite. Certes, de jeunes professeurs dénoncent (enfin !) cet «autisme » de l’enseignement universitaire (6). Mais « la tendance est lourde », comme dirait l’autre (économètre)! En 2003, un changement de programme, le douzième en 10 ans, prévoit de privilégier, en supprimant certains auteurs du programme, comme Pierre Bourdieu, « une approche normative des objets d’études au détriment des questionnements » (7). L’économie dit ce qui doit être, et non ce qui est.

Alors, ojo! Ouvrons l’oeil. Dans le monde des comptes, il ne faut pas s’en laisser conter; et inversement.

(6) De jeunes normaliens ont fondé le mouvement « Autisme et économie », en 2000.
(7) APSES, mai 2003.

Mais de quoi parle l’économie?

Ah, vous êtes têtu! Les belles analyses ne vous suffisent pas! Les équations! Les modèles! Vous voudriez savoir ce qu’il y a derrière…
De quoi parle l’économie? Du partage. Du partage de la richesse. Qui regarde le gâteau, qui tient le couteau? C’était le but octroyé à l’économie politique par le grand David Ricardo, dans son ouvrage Des principes de l’économie politique et de l’impôt (8), et depuis on n’a pas dit mieux.
L’économie, c’est fondamentalement la question de la répartition. Pourquoi? Parce que la question du partage est liée à celle de la rareté et que, sans rareté, il n’y a pas de problème économique. Dans les sociétés d’abondance décrites par Marshall Sahlins (9), véritables sociétés pré-économiques où l’homme, comme les autres, n’est qu’un parasite et une toute petite partie du cycle de la Nature, il n’y a pas de problème de rareté ni de partage. Certes, « comment fabrique-t-on le gâteau? » est aussi une belle question que peuvent accaparer les économistes. Quels sont les ingrédients du gâteau? Des voitures, de la pollution, des médicaments, des logiciels, des livres? De la terre? Des paysages? Nous nous y intéresserons à la fin de cet Antimanuel. Avec quelles énergies fabrique-t-on ce gâteau? Du travail, du capital, de l’argent, des techniques, du savoir…

(8) Garnier-Flammarion, Paris, 1993 (première édition 1817). David Ricardo (1772-1823) est considéré comme le père de l’économie « déductive » ou « analytique ».
(9) Âge de pierre, âge d’abondance, Gallimard, Paris, 1969

Les économistes ont occulté la question du partage. Ils parlent de marché, de besoins, de services, d’offre et de demande, sans se demander d’où viennent ces biens, ces services, ces besoins, ces marchés, ni pour qui ils ont été créés. Ils ont aussi occulté la question du pouvoir. Ils parlent de contrats quand ils évoquent le marché, et qui dit contrat dit réciprocité. Malheureusement, le monde est incertain. Très incertain. C’est pourquoi ceux qui ont quelques clés de l’avenir (les initiés, les fabricants d’informations, les diffuseurs de statistiques, les connaisseurs de la situation exacte des finances de l’entreprise) ont un pouvoir sur les autres. Ont un pouvoir sur les autres également ceux qui peuvent leur acheter leur temps à travers leur contrat de travail. Le livreur de postes de télé livre sa télé et repart, libre. Mais le livreur de travail, lui, reste à domicile, chez son employeur, à côté de son travail… Ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes d’aliénation de liberté, surtout si ce travail occupe beaucoup l’esprit de celui qui le fournit… Pourquoi les économistes ont-ils occulté la question du partage ? (10)
(10) Pas tous, heureusement! Thomas Piketty, par exemple, s’est spécialisé dans l’étude des inégalités des revenus, très bonne question liée au partage.

En France, en mai-juin 2003, la question du partage a resurgi avec une extraordinaire acuité. Le gouvernement proposait une réforme des retraites. Se posait la question de l’allongement de la durée de cotisation des salariés. En vérité, il apparut au bout du compte que la question des retraites était celle du partage, « l’équation bien connue des choix de répartition entre travail et capital » (11). Entre générations, certes, mais aussi entre salariés et capitalistes. Qui allait payer pour les vieux, sachant que les retraites allaient exiger 2 % de plus du PIB en 2020 et 4 % de plus en 2040 ? Bonne question, quand on sait que les salariés ont transféré aux capitalistes au sens large (les titulaires de revenus non salariaux, bénéfices, loyers, rentes, dividendes…) 10 % de ce même PIB en moins de 25 ans, depuis 1980. La réponse fut: les salariés.
(11) Elie Cohen, Jean-Paul Fitoussi et Jean Pisani-Ferry, « L’illusoire taxation du capital », Libération, jeudi 12 juin 2003.

Ricardo (comme Malthus) avait une vision très pessimiste du combat pour le gâteau. Il anticipait une humanité surpeuplée, accablée, survivant plutôt que vivant. La plupart des économistes depuis Ricardo ont occulté le problème de la répartition et parlent du marché, de l’offre et de la demande, des prix, choses qu’ils sont incapables d’expliquer, mais ils ont le mérite aujourd’hui de le reconnaître (12), tout en continuant à bavarder, c’est-à-dire à ne pas parler d’économie. Keynes avait une position beaucoup plus optimiste. Il pensait qu’en 2030-2040 le problème économique serait résolu. Entendons: la satisfaction des besoins fondamentaux serait assurée, et l’homme pourrait s’adonner à l’activité que Keynes considérait comme supérieure : la culture. John Stuart Mill rêvait aussi d’une société stabilisée où les hommes ne chercheraient qu’une chose: être de plus en plus intelligents.

(12) Lire, par exemple, Jacques Sapir, Les Trous noirs de la science économique, Albin Michel, 2000.

Keynes et John Stuart Mill posaient la question que se posent aujourd’hui les « altermondialistes »: qu’est-ce que le gâteau à partager? De quoi est-il fait? Ces interrogations sont essentielles et totalement nouvelles (13).
Après on peut se demander qui a droit à quoi, entre les programmes de TF1 et les concerts de la salle Garnier. Nous allons découvrir comment les économistes ont « naturalisé » l’économie, l’ont soumise à de pseudo-Iois naturelles ou immanentes, pour éviter les sujets clés: qui fabrique l’argent permettant aux gens de vivre? Qui crée l’opacité sur les marchés? Pourquoi occulter le rôle néfaste et l’inefficacité des marchés? Pourquoi occulter le rôle majeur joué par l’altruisme et la gratuité dans le processus économique? Qui a intérêt à ce que le problème économique (le problème de la rareté) ne soit jamais résolu, dépassé, remisé à l’arrière-plan, comme le souhaitait Keynes?
(13) Certes, de grands penseurs se sont posé la question du contenu de l’activité économique, Nicholas Georgescu-Roegen, par exemple, ou Jacques Duboin.

+ Le nerf de
la guerre (1)

Chap 7 – L’argent

« Et pourtant la monnaie est tout juste ce que l’État déclare de temps en temps être le moyen légal de s’acquitter des contrats d’argent. » KEYNES
« La nature fait les métaux, le roi fait les monnaies. » JEAN BODIN

Voilà les combattants, les entreprises, le lieu du combat, le marché mondial. Reste le nerf de la guerre.L’argent. D’où vient l’argent? Qui le fabrique? Pour qui?

VD’abord, observons cette curiosité, cette chose bizarre, pis, aberrante: longtemps, les économistes ont négligé l’argent. Les économistes libéraux, orthodoxes, s’entend. Encore aujourd’hui, nombre d’économistes considèrent que l’argent, la monnaie, ne sont pas des questions en soi. La monnaie est neutre. Elle n’a pas d’incidence sur l’économie réelle (souligner dix fois), l’économie véritable, profonde, celle qui parle des produits, des services, de l’emploi, des prix. Il y a deux aspects de l’économie, disent les grands économistes classiques, Ricardo, Say, Smith, Malthus, et après eux les grands monétaristes, Friedman, Patinkin, Lucas aujourd’hui:

1) l’économie d’échange, où les produits s’échangent contre les produits, le travail contre des biens par exemple; et, à côté,

2) la monnaie. Elle est en plus. Elle vient définir le niveau des prix, mais n’a pas d’incidence fondamentale sur le fonctionnement de la production, du commerce, et sur l’emploi. Cela paraît extravagant, mais c’est comme ça! Aujourd’hui encore, en 2003, on enseigne dans les universités la « théorie du cycle réel », Real Business Cycle (1), qui s’efforce d’expliquer les fluctuations cycliques des économies par les goûts des consommateurs, le progrès technique, en supposant que l’argent n’existe pas, que l’argent n’a aucune incidence sur les fluctuations économiques. Bulles, crash, crises de crédit, crises d’endettement, spéculations, tout ça n’a aucun contenu monétaire.

(1) J. B. Long and Ch. Plosser, « Real business cycles », Journal of Political Economy, 1983 ; pour un « prélude » à cette théorie, voir R. Lucas, « Econometric policy evaluation: a critique », Journal of Monetary Economics, 1976.

Le déni d’existence
Le mot hébreu courant pour désigner l’argent est « kessef », qui a la même racine que « désirer ardemment »… Keynes a élaboré sa théorie de l’argent en pensant à Freud (2). Les autres, les orthodoxes, sont, pour parler comme le maître de Vienne, de sacrés refoulés !
(2) Lire G. Dostaler et B. Maris, « Keynes et Freud », ronéoté, Université de Paris 8, 2003.

Car expliquer l’économie en faisant l’impasse sur l’argent, quelle gageure! Tout au long de l’histoire de l’économie, depuis Adam Smith, plus de deux siècles maintenant, les économistes ont refoulé le problème monétaire. Mêmes les auto-proclamés monétaristes, comme le prix Nobel Milton Friedman, ont échafaudé leur scolastique pour annihiler la monnaie, pour démontrer qu’elle n’avait pas d’incidence sur le réel, sur la réalité des productions et des échanges, mais simplement sur les prix. Cette conception aberrante de la neutralité de la monnaie ne mériterait-elle pas, pour elle seule, qu’on rejette la théorie orthodoxe aux poubelles des stupidités idéologiques? Oui, mais il faut comprendre ce que cache ce rejet systématique de la monnaie.

Le déni d’existence a pour nom:« la neutralité de la monnaie. » Nous avions déjà remarqué que les économistes se refusaient à penser le temps: ils raisonnaient en « avenir certain », en hypothèse de «transparence », de rationalisation parfaite de l’avenir. Ce mythe de l’anticipation et de la « rationalisation » parfaite se retrouve dans le paradoxe des « anticipations rationnelles », qui dit que toute politique économique, particulièrement monétaire, est sans incidence sur l’action des agents, parce que ceux-ci anticipent a priori toutes les conséquences d’une politique économique.

Exemple: on augmente les salaires par le crédit. Mais les consommateurs savent bien que la hausse de la masse monétaire augmente les prix. Ils ont lu Friedman. Ils sont monétaristes. Ils ne sont pas dupes. Ils ne sont pas victimes de l’illusion monétaire. Ils ne bougent pas. Effet de la politique monétaire: zéro. C’est une impossibilité à penser le temps et l’argent… (3)

<(3) Lire Jacques Sapir, Les Trous noirs de la science économique. Essai sur l’impossibilité de penser le temps et l’argent, Albin Michel Économie, 2000.

Pourquoi les économistes classiques, néo-classiques, orthodoxes, monétaristes, nient-ils l’argent? Parce qu’ils nient le pouvoir de l’émetteur, le pouvoir du seigneur, le seigneuriage, ils nient la politique, gravée sur le denier par l’effigie de César, et au-delà tout ce que l’argent recèle de « sociétal », pour utiliser un qualificatif peu joli. Ce « sociétal » qui a tant fasciné les anthropologues et les philosophes, de Mauss à Simmel: l’argent, cristallisation suprême des rapports sociaux, l’argent que l’on charge à l’aide de tombereaux lors des grandes crises politiques, dans l’Allemagne de Weimar par exemple, l’argent vers lequel on se rue pendant les paniques, l’argent que l’on cache, que l’on thésaurise en période de guerre…

Ricardo et les classiques considéraient que le travail mesure la valeur des choses. Dès lors, il est clair que la valeur relative des objets et des services s’exprime en termes de travail: s’il faut deux fois plus d’heures de travail pour produire une table qu’une chaise, une table vaut deux chaises. On peut tout mesurer dans l’économie à partir des chaises, tout exprimer en termes du numéraire « chaise », les voitures comme les services d’avocat. L’économie montre les échanges d’objets et de services contre des objets et des services, chacun valant une certaine quantité de travail.

Alors, à quoi sert la monnaie, les pièces d’or? À rien, si ce n’est à faciliter les échanges.« La monnaie est un voile posé sur les échanges », disaient les classiques, une sorte de fluide ou d’éther qui facilite la circulation des choses mais qui ne leur donne aucune valeur, et qui elle-même n’en a aucune. La valeur de l’or est la quantité de travail nécessaire à produire l’or. Certes, l’or est plus facile à manipuler que les chaises pour l’échange. Mais on aurait pu prendre des coquillages ou des cigarettes comme unité de monnaie.

Supposons qu’une pièce de 1 euro circule 10 fois en une journée entre les consommateurs. 10 est la vitesse de rotation de la monnaie, soit V. Supposons que le prix P des objets échangés soit de 2 et que 500 objets soient échangés (quantité Q). La valeur des échanges de la journée est donc 2 x 500 = 1 000.

Combien faut-il de pièces de monnaie de 1 euro, M, pour permettre les échanges? Il en faut 100, car 100 pièces qui circulent 10 fois permettent de réaliser 1 000 euros d’échanges. On obtient donc une relation comptable, une tautologie, que l’on va baptiser « équation monétaire » : MV = PQ.

Cette équation résume toute la théorie monétaire. Elle dit: la monnaie, multipliée par sa vitesse de circulation, est égale au niveau général des prix multiplié par le volume des transactions. Elle valut un prix Nobel à Milton Friedman. La monnaie fixe le niveau général des prix. Plus il y a de monnaie en circulation, plus les prix augmentent. Mais l’économie réelle, elle, ne bouge pas. La monnaie détermine simplement l’inflation: 10 % de hausse de monnaie en volume conduira à 10 % de hausse des prix, c’est mécanique.

D’une équation comptable, on a fait une théorie niant l’impact de la monnaie sur l’économie. Tout se passe comme s’il y avait deux secteurs dans l’économie: le secteur réel, les entreprises, les usines, le travail, les consommateurs, et le secteur monétaire, une banque qui injecte de la monnaie et qui fixe les prix.

Petit aparté: toute la conception européenne de la Banque centrale, indépendante du pouvoir politique et interdite de recevoir des ordres des gouvernements, tient à la « neutralité » de la monnaie. La Banque centrale est là pour maintenir la valeur de la monnaie, éviter qu’il y ait trop d’inflation. Ne pas trop donner de monnaie revient donc à faire des économies, car plus il y a de monnaie, plus les prix augmentent. Cette obsession de la monnaie rare et forte relève de la neutralité, de la théorie classique (Ricardo, Friedman).

Ordre des débiteurs, ordre des créanciers

Mais pourquoi faut-il que l’argent soit rare? Nous retrouvons ici notre vieil ami, le problème économique, le problème de la rareté. Partout, les économistes promeuvent la rareté. L’argent rare sera cher, surévalué peut-être même. Qui a de l’argent? Les riches, les épargnants, ceux qui ont pu accumuler ou hériter. Si le taux d’intérêt est élevé, le taux d’intérêt étant le prix de l’argent, l’argent est demandé, il s’évalue. Le capital est rare et cher. Les créanciers, les détenteurs d’argent sont contents, tout comme les prêteurs et les rentiers sont contents. Les rentiers dont les loyers des maisons sont élevés. Les créanciers ont une certaine vision de l’ordre économique.

Qui sont ces « créanciers » ? Des personnes riches, âgées. À qui prêtent-ils? À des personnes sans argent, des locataires, ou des entrepreneurs, qui empruntent pour leur entreprise. Ce sont des débiteurs.

Ils préfèrent que l’argent soit bon marché, et même qu’il se dévalue. L’inflation ruine les créanciers, enrichit les débiteurs. Un emprunteur, si la hausse des prix est constante, et si son salaire suit cette montée, rembourse de moins en moins. Alors que les salariés et les entrepreneurs sont contre l’argent cher, les épargnants et les rentiers sont pour.

Lorsqu’une entreprise est endettée et ne peut plus rembourser ses dettes par son activité, soit on la maintient sous perfusion en lui donnant d’autres crédits sans contrepartie, puisqu’il n’y aura pas de sa part création de richesses matérielles, soit on lui dit: « Fini! Vous remboursez! » Si elle ne rembourse pas, elle est mise en faillite, et avec la faillite s’opère un redéploiement de la propriété industrielle (ce que Schumpeter appelait la destruction créatrice): l’ordre des créanciers décide de ce redéploiement. Plus de textile en France. Plus d’acier de basse qualité. En échange se développent des services, des logiciels…

L’ordre des débiteurs, l’ordre économique du point de vue des débiteurs, est radicalement opposé à celui des créanciers. L’antagonisme débiteur-créancier est total: ce qui profite à l’un nuit à l’autre. La lutte des débiteurs et des créanciers, terrible, occulte, est une lutte pour la définition de la propriété industrielle : dans quels secteurs les entrepreneurs sont-ils autorisés à travailler par l’ordre des créanciers? Ils peuvent se tourner vers Internet, par exemple, ce qui a créé une bulle énorme et un endettement terrible des entreprises comme Vivendi ou France Telecom. L’histoire économique est faite de ces affrontements.

En 1976, en France, le ministre Raymond Barre prend une décision historique: il décide que l’État paiera les intérêts de sa dette au-delà du taux d’inflation. Il dit: « Je place l’État au service des créanciers, des épargnants. Finie l’inflation qui érode le capital. Vive les rentiers! » Fini l’ordre des salariés et des entrepreneurs, finies les Trente Glorieuses, la monnaie se renforce, le chômage augmente, les salaires stagnent, la rente réapparaît. En 2003, le partage du produit national s’est fait au profit des créanciers: 10 % du PIB a basculé du côté du profit et de la rente.

Et pourtant… Le créancier a-t-il intérêt à asphyxier le débiteur? L’entrepreneur et le salarié ? Pas sûr.

Prenez une bouteille. Mettez des billets dedans. Enfouissez-la dans votre jardin. Revenez un an plus tard.

Au mieux, vous retrouvez vos billets. Ils ne vous ont rien rapporté. « L’argent qui fait des petits en dormant» est une légende; l’argent doit faire travailler des hommes et des machines, sinon il ne rapporte rien. Une politique exclusivement tournée vers l’épargne (la mise en bouteille), luttant contre le travail et son « coût», détruisant du travail pour faire apparaître de la « valeur » dans des fusions-acquisitions qui produisent des restructurations et des licenciements, est une politique catastrophique à terme pour les rentiers eux-mêmes, les créanciers, les détenteurs d’argent. Prenons un autre exemple. Vous êtes propriétaires d’immeubles. Que seriez-vous sans vos locataires? Rien, évidemment. Imaginez que vos locataires ne trouvent plus de travail. Qui va vous nourrir?

Créanciers et débiteurs luttent… autant que capitalistes et travailleurs. Et pourtant, les uns sans les autres… La mondialisation, d’une certaine manière, est un basculement de l’économie au profit des créanciers, des boursiers, des rentiers, des financiers.

Karl Polanyi et la monnaie

Karl Polanyi identifie trois biens fondamentaux, la Terre, le Travail, l’Argent, que l’économie de marché a «sortis » du social au sens large, c’est-à-dire du social, du politique, du religieux et de leurs expressions symboliques – la puissance du souverain, par exemple, sur les pièces en circulation… Par cette triple exclusion, l’économie a été « désencastrée » de la société, mise à part. À côté et dominatrice, l’économie est devenue la mesure des choses et des hommes.

Le travail des hommes a toujours été lié au politique et au religieux (à travers les corporations, par exemple) jusqu’à la création d’un marché du travail, libre, flexible, régi par le contrat.

La terre fut longtemps un bien largement collectif, public, jusqu’à ce que l’appropriation privée (à travers le mouvement des « enclosures » en Angleterre, véritable contre-révolution bourgeoise, qui partage les «communaux », pâturages collectifs, et prolétarise des milliers d’agriculteurs qui émigrent vers les taudis de Londres, tout comme aujourd’hui l’ouverture au commerce international chasse les paysans des Andes pour les bidonvilles de Lima) fasse naître un « marché » de la terre.

Enfin, la monnaie. La monnaie fut une invention indiscutablement marchande, facilitant l’échange, brisant le troc. Elle est probablement presque aussi vieille que l’humanité, dans la mesure où tout ne peut pas être troqué, c’est-à-dire échangé simultanément. « L’argent est à ce point contemporain de l’homme, que le mot hébraïque dam, le sang (qui, muni du préfixe a, donne A-dam, l’être humain), utilisé au pluriel, damim, signifie argent. » (4)
(4) François Rachline, Que l’argent soit, Hachette, 1996. L’instrument de rupture du troc

Imaginons six échangistes, A B C D E F. Un système de troc de tomates contre du blé les oblige à des relations personnelles simultanées, immédiates, dans la mesure où le troc interdit le stockage (qui est une des manifestations du capital et de l’argent). A est lié avec B C D E F; B est lié avec CD E F; C avec D E, F, etc. Au total: 15 liens personnels (voir schéma ci-a près).

troc

Imaginons maintenant que l’on échange un troisième bien: le système est encore plus compliqué dans la mesure ou le troc tomates contre blé n’est pas le même que tomates contre poissons. C’est au moins 45 relations (3 fois 15) de troc qu’exige le système. Inventons la monnaie. Chacun l’accepte comme équivalent de l’échange des coquillages, du métal ou de quoi que ce soit. Le nombre de relations tombe à 6 (voir schéma ci-dessous).

troc1

Mais l’invention de la monnaie se révèle démoniaque! Elle porte en elle les germes du capitalisme. En effet, avec la monnaie, j’ai brisé le troc. J’ai effectué une rupture irréversible entre l’acte d’achat et l’acte de vente. Je peux vendre aujourd’hui, attendre et acheter demain. Et rien ne m’oblige, finalement, à acheter demain (alors que le troc m’obligeait à acheter en même temps que je vendais). Je peux décider de garder mon pouvoir d’achat en réserve. Nous touchons du doigt la fonction essentielle de la monnaie: réservoir de valeur; autrement dit « pont entre le présent et l’avenir », selon la belle métaphore de Keynes.

Les conséquences sont extraordinaires. S’il y a de la monnaie dans une économie, cela crée automatiquement du déséquilibre. La loi de Say (« les produits s’échangent contre les produits », autrement dit « l’offre crée sa propre demande ») est donc réduite à néant. En fait, elle n’était qu’une simple version du troc: j’offre, donc j’achète. Avec la monnaie, j’offre (ou je demande) mais je peux ne pas acheter (ou ne pas offrir). Keynes, qui voulait véritablement élaborer une théorie monétaire de la production, avait compris qu’il fallait frapper l’économie classique au coeur, représenté par la loi de Say, loi selon laquelle le système du marché, le système de Smith, Say et Walras, n’est qu’un système de troc déguisé. « La monnaie, disait-il, introduit le temps dans l’échange. » Introduisant le temps (souvenons-nous que le temps est une notion détestée des économistes du marché), elle brise l’équilibre. Elle implique que l’économie est a priori en déséquilibre. L’équilibre, offre égale demande, n’existe que dans la tête des libéraux.

Georg Simmel (5) avait déduit de la cassure du troc par la monnaie quelque chose de fondamental: séparant l’acte d’achat de l’acte de vente, la monnaie permet de ne plus regarder le vendeur (ou l’acheteur) en face. J’achète contre de l’argent, ce qui me permet de détourner le regard de ce que m’offrait simultanément quelqu’un dans l’acte de troc. Avec l’argent, je brise le lien familial, amical, féodal, psychologique, qui pouvait m’unir à autrui, et que je conservais dans le système du don-contre-don (donner, recevoir, rendre) décrit par Mauss (6). Le marché, le contrat, ne sont pas concevables sans l’argent qui détruit tout rapport de force, de hiérarchie ou de sujétion, qui égalise les contractants. Tous, sauf un précisément: celui qui a le pouvoir d’émettre l’argent ou d’apposer son sceau sur les pièces, garantissant ainsi, de son autorité sur le territoire où il règne, leur valeur.

(5) Philosophie de l’argent, PUF, 1999. (6) Essai sur le don, PUF, 1968.

+ Le nerf de
la guerre (2)

Le prince et l’argent

«Le franc, c’est la France », selon Charles de Gaulle. Toute la conception nominaliste de la monnaie est dans cette phrase: c’est le souverain qui décide de la valeur des monnaies. Du temps des Mérovingiens, 884 villes, localités ou suzerains battaient monnaie. Avant le franc, marcs, deniers, sols, écus furent frappés et dépréciés par les souverains qui y laissèrent leur réputation. Philippe le Bel fut surnommé le roi faux-monnayeur à cause de sa propension à diminuer le titre des pièces, leur teneur en métal précieux. La livre tournois perdit la moitié de sa valeur de 1513 à 1536, et la moitié encore de 1636 à 1726 (date de l’invention du billet par le génial écossais John Law). En fait, les « mutations » (les dévaluations) tinrent lieu d’impôt pendant longtemps (jusqu’à l’introduction de la taille, en 1445, il n’existait pas d’impôt permanent et régulier). L’unification monétaire du royaume ne sera véritablement réalisée que sous Louis XIV. En 1726, la livre tournois est stabilisée, gagée sur un pair d’or et d’argent. Le 17 germinal an XI est créé le franc dit « franc germinal », dont la valeur équivaut pratiquement à celle de la livre. Il faudra attendre 1936, et une décision du Front populaire, pour que le franc soit définitivement détaché de l’or. Le franc germinal aura vécu 136 ans! Certes, il a été souvent dévalué, perdant, de 1914 à 1938, les 9/10 de sa valeur puis, de 1938 à 1967, plus des 9/10 encore. En 1960, Antoine Pinay crée le « nouveau franc » ou « franc lourd ». « Il faut rendre au vieux franc français, dont les pertes expriment nos épreuves, une substance respectable », redit alors de Gaulle. « Le franc est désormais une monnaie solide, une monnaie stable; elle a le droit d’être mesurée en mètres et non en centimètres, comme les grandes monnaies », précise un certain Giscard d’Estaing, secrétaire d’État aux Finances. Extraordinaire, non, cette croyance en la valeur faciale de la monnaie? L’idée qu’un kilo de plomb est plus lourd qu’un kilo de plumes! Qu’un franc de un kilo pèse plus qu’un franc de 1 000 grammes! Dans la monnaie s’exprime pleinement la puissance de l’État et du souverain. C’est là que réside l’explication de la foi (de la confiance) en la monnaie supérieure contemporaine, le dollar. Les États-Unis battent monnaie et ne se préoccupent pas de l’assise de leur émission monétaire. C’est leur privilège. Ils savent que leurs vassaux, le Japon et l’Europe, quoi qu’il arrive, que le dollar soit faible ou fort, leur confieront leur épargne, garantissant leur puissance. Keynes, en 1944, lors de la conférence de Bretton Woods définissant le nouvel ordre mondial, voulut créer le « bancor », mettant ainsi tout le poids de l’or dans ce nom (7). Après la deuxième guerre d’Irak, les États-Unis, puissance occupante, ont songé à imposer le dollar comme monnaie locale…

(7) Harry Dexter White, secrétaire d’État américain au Trésor, co-négociateur à Bretton Woods, refusa. Il jouait la politique de la Russie plus que la politique anglaise. En fait, on découvrit beaucoup plus tard que c’était une taupe russe… Lire Robert Skidelsky et John Maynard Keynes, Fightingfor Britain, 1937-1945, MacMillan, Londres, 2002.

La monnaie-crédit

L’invention de la monnaie a facilité des échanges, mais longtemps la création monétaire a été limitée. Il a fallu l’invention de la monnaie crédit, une monnaie totalement dématérialisée, pour que la création monétaire ne connaisse plus de limite et que la croissance des économies ne soit plus soumise à l’extraction de métaux précieux. En fait, de même que le commerce international, exigeant des avances, des capitaux et des assurances, a existé avant le commerce local (simple troc misérable), la monnaie crédit existe depuis l’aube des temps, bien avant la monnaie de « billon », la petite monnaie locale: on atteste de l’existence de crédits réciproques entre commerçants, de véritables lettres de change, dans les civilisations anciennes de Sumer. Le crédit, la simple écriture d’un crédit, permet la circulation de marchandises sans qu’il y ait de circulation de métal précieux en compensation, circulation souvent dangereuse.
Mais pour que les échangistes acceptent le papier au lieu de la marchandise, de l’or qui reste stocké, encore faut-il qu’ils aient « confiance ». Qu’est-ce qui donne la « confiance » – la notion la plus importante sans doute en économie et la plus insaisissable – sinon la « réputation » du commerçant qui a garanti la lettre de change? Je sais que cette lettre de change, représentant un commerce de marchandises, a été signée par tel grand commerçant d’Anvers et contresignée par tel grand commerçant de Lyon, qui sont donc garants de la somme y étant inscrite. Leur réputation est une garantie, une assurance. Certains commerçants deviennent, du fait de leur réputation, des banquiers: ils émettent des titres de crédit, non gratuits, certes, puisqu’ils perçoivent un intérêt sur cette émission, en échange de dépôts de métal chez eux. Ce sont les orfèvres. Peseurs de monnaie et cambistes, ils prennent l’habitude de stocker l’or chez eux et de donner des titres de propriété en échange, des billets qui circulent. Petit à petit, ils se spécialisent dans le crédit, le prêt à autrui, contre un intérêt. Cette première activité bancaire échappe d’abord au contrôle de l’État; pourtant, la paix du commerce a besoin du prince qui garantit les échanges, la sécurité des routes, la bonne marche de ses tribunaux en cas de conflit. Comment le prince, qui marquait de son sceau les pièces, garantissant leur teneur de son autorité, et réalisait par là même sa publicité, l’affirmation de son autorité à côté de ses statues et de ses ouvrages publics, pouvait-il contrôler le crédit? Par le contrôle de la banque des banques, la Banque centrale.
En France, la Banque centrale a été créée en 1800 par le Premier consul. Aux États-Unis, elle est apparue beaucoup plus tard, en 1913, avec le désir de protéger les déposants. Les États-Unis ont connu beaucoup de billets multicolores avant l’unification autour du billet vert. Des banques émettent dans tous les États: en 1860, 1600 banques diffusaient 10 000 sortes de billets! Elles plaçaient leurs excédents à New York. De temps en temps, une faillite des banquiers de New York en entraînait d’autres, en cascade. De nouvelles banques naissaient alors: c’était la « destruction créatrice » de Schumpeter ! D’où la création d’un « système fédéral de réserve », pour protéger les petits épargnants du Kentucky et d’ailleurs. La Banque des banques, ou Banque centrale, est l’assurance, la caution du système bancaire, elle-même garantie par l’impôt.
Dans les années 80, l’État américain sauve la Continental Illinois et la First Republican Bank, et surtout les Caisses d’épargne, privées, pour des centaines de milliards de dollars. Au même moment, l’État français sauve le Crédit Lyonnais. À propos du déficit américain, Milton Friedman déclare: « Notre déficit est libellé en dollars. Pas en francs ou en livres. Donc, nous ne devons rien. Il suffit de faire marcher la planche à billets » (8). Magnifique déclaration régalienne: le roi (le président des États-Unis, en l’occurrence) fait la monnaie supérieure. L’économie n’est que de la politique.

(8) Le Monde, 3/11/1988.

D’où vient l’argent?

De rien, du vide. Du pouvoir du créateur, le banquier. On peut imaginer qu’un banquier dispose d’or, déposé par quelqu’un, mais ce n’est pas véritablement l’origine du crédit: un banquier fait du crédit parce qu’il sait que l’«or», suite à l’activité économique mue par son crédit, va entrer dans ses caisses.
L’«or» anticipé par notre banquier est un simple droit de propriété sur les objets, les biens. Un banquier anticipe. Mais imaginons qu’un banquier fasse du crédit en contrepartie d’or sonnant et trébuchant. Il propose des billets qui valent de l’or. Plutôt que de faire circuler leur or pour leur commerce, les marchands préfèrent faire circuler ces billets, c’est moins dangereux, et ils ont sur ces billets la signature prestigieuse du banquier qui garantit que ces billets équivalent à de l’or et qu’ils peuvent, à tout moment, récupérer le métal précieux. Ces billets sont en fait des créances, des droits sur les biens. Des droits d’acheter du fromage, du pain, ou les services d’un avocat. La monnaie est une créance indéterminée sur la richesse produite par une nation qui accepte cette monnaie. En même temps, elle est un moyen de se « libérer » des dettes nées de l’échange: je t’offre mon travail, tu me dois quelque chose, que tu payes en monnaie, et tu te libères ainsi de ta dette.
Pourquoi la monnaie s’est-elle détachée de sa couverture métallique ?
Les banquiers, qui ont reçu les dépôts d’or, remarquent ceci: les commerçants, les échangistes, ne viennent pas, quand ils ont un billet entre les mains, récupérer leur couverture en or. Ils se contentent de dire à leur banquier: « J’ai un billet de 100 dans la main, inscrivez à mon crédit 100. Je sais bien que ces billets valent 100 d’or, mais je verrai plus tard si je vais chercher cet or. Je préfère le laisser en lieu sûr chez vous. »
Quand moi, banquier, je fais un crédit, je sais qu’une petite partie de ce crédit, disons 20 %, est convertie en or, parce que certains préfèrent faire leurs transactions en or, en pièces sonnantes et trébuchantes, plutôt qu’en papier.
Prêtons-nous à un petit calcul. J’ai 100 pièces d’or déposées chez moi. Valeur: 100 florins. Combien puis-je émettre de papiers, de billets, sachant que seulement 20 % des transactions se feront en pièces de 1florin (cas n° 1)? Réponse: 500. En effet, si j’émets 500 de florins papier, je sais que, sur ces 500, 20 % seulement seront convertis en florins pièces, soit 100 florins papier qui seront transformés en pièces, et je suis couvert: je les ai bien en caisse, je peux garantir leur transformation.
Si les habitudes de paiement en pièces et en billets sont 50-50 (cas n° 2), je peux créer 200 de billets papier.
Si les habitudes sont 10-90 (10 pour les pièces d’or, 90 pour les billets), je peux créer 1 000 florins papier, sachant que, sur cette circulation monétaire totale, 900 se feront en papier, et 100 en pièces d’or, que je pourrai fournir à tout moment.

Création et destruction monétaires

C’est le principe fondamental de l’émission monétaire: si je fais un crédit papier de 100 et si je sais qu’une grande partie de ce crédit reviendra chez moi, banquier, je peux multiplier le crédit bien au-delà du stock d’or dont je dispose. Dans le cas n° 1, mon « multiplicateur de crédit » est de 5; dans le cas n° 2, de 2; dans le cas n° 3, de 10. Le mécanisme est décrit dans l’adage: « Les prêts font les dépôts. » Le crédit fait les dépôts, il fait l’argent. Et non l’inverse! Avis à ceux qui croient que l’épargne fait l’argent. Quel contresens économique! Retenons que la création monétaire est une mise en branle de forces économiques, du travail, des matières premières, des inventions, de la technique, de la production, de la consommation, une anticipation de l’activité économique. Cette création monétaire était en principe garantie par de la marchandise, du métal, de l’or et de l’argent: une assurance métallique.
Mais la vraie garantie de la création monétaire, c’est l’anticipation de l’activité économique, du cycle production-consommation. Encore faut-il que cette anticipation soit saine: toute création monétaire saine débouche sur une destruction monétaire équivalente. Par exemple, je prête de l’argent à un constructeur de voitures, je lui fais un crédit. Avec ce crédit, il embauche des ouvriers qui construisent les voitures et il les paye. Avec leur salaire, les ouvriers achètent les voitures. L’argent revient chez le constructeur, et le constructeur rembourse son banquier. Argent créé, argent détruit égalent opération saine. Crédit, remboursement. Prenons un second exemple. Je suis banquier, j’anticipe sur la nouvelle économie, sur des téléphones portables avec Internet, et je facilite la création d’entreprises qui en fabriquent, mais personne ne veut de cette nouvelle génération de téléphones. J’ai payé des gens, en tant que fabricant, mais ceux-ci ne veulent pas de ma marchandise. Je suis donc incapable de rembourser et ma dette ne s’éteint pas.
La création monétaire n’est pas suivie d’une destruction. Je traîne mes dettes, comme le Japon traîne des dettes suite à une immense spéculation immobilière, comme France Telecom traîne des dettes suite à une mauvaise anticipation de l’activité économique, comme Vivendi traîne des dettes suite à des investissements dans des portails sans clients sur Internet, comme l’Argentine traîne des dettes vis-à-vis du FMI parce qu’elle a été incapable de faire fructifier l’argent qu’il lui a prêté, à tort.
Nous percevons mieux la nature de la monnaie: des dettes (des créances sur la banque émettrice) qui circulent. Des dettes, qui, si elles sont saines, doivent, par l’activité économique, provoquer leur remboursement. Aujourd’hui, la monnaie est détachée de tout support matériel, on peut en créer à l’infini. Pourquoi, pendant très longtemps, les économistes se sont-ils opposés à ce que la monnaie n’ait pas de couverture métallique? Comme Ricardo par exemple, à l’origine de l’Acte de Peel (1844), acte qui inspira longtemps la politique de la Banque d’Angleterre, établissant que tout billet devait avoir une stricte couverture en or (9). La raison en est que les économistes n’avaient pas confiance dans la capacité des banquiers à anticiper l’activité économique.
En France, la faillite de la banque créée par Law détruisit pour un siècle la confiance des Français dans le papier monnaie. Law était un banquier écossais qui émettait des billets garantis par le développement du commerce de la France avec les premiers comptoirs, notamment la Louisiane. Quand on a commencé à se méfier de la réussite des entreprises vers cet État et ailleurs, le système de crédit créé par Law s’est écroulé. Tout le monde a voulu se débarrasser de ses billets estampillés « Banque Law » et réclamer de l’or. Faillite généralisée, ruine des petits épargnants, qui, comme toujours, comme pour France Telecom ou Enron, sont les derniers attirés par l’aubaine et les premiers roulés. Troubles publics, enrichissement scandaleux de spéculateurs qui avaient flairé la faillite du système.

(9) La politique de l’Acte de Peel était dite du currency principle. L’Argentine adopte le currency board en 1992: le peso argentin est strictement couvert par le dollar. C’était exactement la politique de Ricardo. Elle conduira à une catastrophe économique et aux émeutes de 2002.

La Banque de France

La Banque de France était à l’origine une banque privée, dotée d’une assemblée ou d’un conseil des deux cents gros actionnaires. Ces deux cents actionnaires les plus puissants de la place de Paris ont donné naissance au mythe des « deux cents familles », les deux cents familles bourgeoises contrôlant l’argent en France et cimentant le « mur de l’argent », ce mur contre lequel se heurtaient les gouvernements progressistes. Les régents de la Banque de France étaient recrutés dans les deux cents familles, les Mallet, Vernes, Rothschild, Hottinger, Wendel. La loi de germinal an XI définissait la parité du franc par rapport à deux métaux, l’or et l’argent, la Banque de France devant, statutairement, garantir la solidité du franc, en contrôlant le volume de la création monétaire.
En gros, la Banque suivait le principe du « tiers »: le crédit consenti à l’économie était égal à trois fois les réserves d’or et d’argent contenues dans les caisses. C’était une gestion prudente et le franc germinal se révéla la plus solide de toutes les monnaies, résistant le dernier à la crise de 1929 et restant convertible en or jusqu’en 1936, alors que la livre, le dollar, le mark étaient depuis longtemps inconvertibles.(10) Mais les banquiers et les industriels du conseil de la Banque de France, contrôlant le crédit, contrôlaient d’une certaine manière la politique de la France. Ainsi, l’État s’était ruiné après la guerre de 14. Les dépenses de reconstruction étaient importantes. Le chômage menaçait. La politique coloniale était coûteuse.
Les dépenses à caractère social pointaient leur nez, l’éducation coûtait cher. En 1924, arrive au pouvoir le Cartel des gauches, qui demande des avances à la Banque de France pour boucler son budget. Une avance de la Banque de France à l’État, autrement dit au Trésor, se traduit dans le langage populaire par: « faire marcher la planche à billets ». Moreau, le régent de la Banque de France, refuse. Herriot, le président radical du Conseil, démissionne! La Banque de France a fait chuter le gouvernement! La gauche s’est fracassée contre le mur de l’Argent!

(10) Déjà politique du franc ultra fort, déflationniste, qui fit dire à Keynes que les « Français étaient des paysans assis sur leur tas d’or ».

Pierre Laval, chef du gouvernement en 1934, et surtout Léon Blum, président du Conseil dans le gouvernement du Front populaire en 1936, soumettent la Banque de France à la tutelle publique. Vincent Auriol, ministre des Finances du Front, déclare: « Les banques je les ferme, les banquiers je les enferme!» Il décrète le franc inconvertible. Les régents de la Banque de France, transformés en gouverneurs, et des sous-gouverneurs sont nommés par l’État. En 1945, le général de Gaulle, chef du gouvernement provisoire, nationalise la Banque de France: c’est fini. En même temps, les trois grandes banques de dépôt, le Crédit Lyonnais, le Comptoir national d’escompte de Paris (CNEP), la Banque nationale pour le commerce et l’industrie (BNCI)(11), sont nationalisées. Le crédit est sous tutelle publique. L’État a recouvré son autorité sur la monnaie, mais cela ne durera pas.

(11) La BNCI et le CNEP fusionneront pour donner la BNP en 1966. En 2001, la BNP fusionnera avec la Banque Paribas.

Retour de la création monétaire au privé

1945-1993: presque un demi-siècle de tutelle publique.
En fait, l’État cesse de contrôler le crédit en 1983, lorsque le gouvernement socialiste décide d’arrimer le franc au mark, monnaie forte, de stabiliser la France dans l’Europe et de laisser le contrôle du crédit et de l’émission monétaire (de nouveau!) à la Banque de France. L’État a donc contrôlé le crédit de 1934 à 1983, pendant cinquante ans.

En 1993, l’État prend acte de l’indépendance de la Banque de France, par la loi de décembre. Désormais, le gouverneur est nommé mais ne peut plus être « démissionné » par l’État. Il est interdit à la Banque de financer le déficit du budget de l’État, autrement dit, de faire marcher la « planche à billets ». Si l’État a besoin de sous, qu’il les emprunte et qu’il les rembourse! Les nouveaux statuts de la Banque interdisent aux membres de son conseil (art. 1) « de solliciter ou d’accepter d’instruction du gouvernement ou de toute personne ». Et voilà. Le pouvoir politique est soumis. La dictature des rentiers a triomphé. Les statuts de la Banque de France, calqués (et « aggravés » en quelque sorte) sur ceux de la Bundesbank, gardienne du temple de la monnaie forte, seront copiés par la Banque centrale européenne. L’ordre des créanciers règne en Europe. Aux États-Unis, c’est l’inverse. La Banque fédérale de réserve est responsable devant le Congrès. La planche à billets fonctionne toujours. Le statut d’hyper-puissance permet aux États-Unis d’accaparer, chaque année, les deux tiers de l’épargne nouvelle dans le monde, essentiellement en provenance d’Europe ou du Japon. Les États-Unis, souverains du monde, fonctionnent selon le principe régalien de la création monétaire. Voilà une question essentielle d’économiste: qui fabrique l’argent qui nous fait vivre? Au profit de qui? Pour quelles activités?

De 1945 à 1976, en France, l’État fabrique l’argent au profit de la reconstruction, puis de la croissance. Et puis, après cette très brève parenthèse du capitalisme, le privé reprend ses droits.

Le système monétaire international

Europe égale monnaie forte. En 2002, les revenus de la rente représentent à nouveau une part considérable (plus de 10 %) du revenu des Français, comme à la veille de 1914. Le capital financier revient, au détriment du capital industriel. Les grandes banques de dépôt, nationalisées en 1945, sont, l’une après l’autre, privatisées. Elles échappent à la tutelle de l’État, bien médiocre il est vrai – il n’y a qu’à voir l’affaire du Crédit Lyonnais, banque nationale, que ni le ministère des Finances, ni la Banque de France, ni le Trésor public, organes de tutelle, n’ont su ou n’ont voulu contrôler. Les grandes banques de dépôt, la BNP, la Société Générale, se lancent sur les marchés internationaux. Elles émettent de la monnaie en toute indépendance, participent aux marchés monétaires internationaux « off shore », hors des territoires nationaux, financent des fonds spéculatifs. Une grande partie de leurs mouvements de fonds est « hors bilan » et échappe au contrôle public des nations. Le crédit (sauf aux États-Unis) a totalement échappé aux États. La création de l’euro en 2001 voit triompher le modèle rentier: la Banque centrale européenne n’a aucun ordre à recevoir de quiconque, elle impose une politique économique stricte, où l’intervention publique est limitée par le « pacte de stabilité », des déficits du budget contrôlés, une inflation et un endettement faibles (12). L’État est soumis, il est sous tutelle économique (13)… Retour à l’aube du XIXe siècle.
(12) Le déficit budgétaire est limité à 3 %, l’inflation à 3 %, l’endettement public à 60 % du PIB.
(13) Il le veut évidemment et il exprime la volonté des puissances financières.

Le XIXe fut un siècle de paix. Entre les canons de Waterloo et ceux de la Marne, le capitalisme prospère sous le règne de l’or, monnaie des échanges internationaux. Toutes les monnaies sont convertibles en or, en argent (ou dans les deux, comme le franc). Après la Première Guerre mondiale, les besoins d’argent des États sont tellement énormes que les monnaies-crédits se substituent aux monnaies métalliques, mais il n’y a pas de monnaie véritablement supérieure: la livre, le franc, le dollar sont à égalité. La fin du deuxième conflit mondial voit la naissance du système de Bretton Woods, négocié en 1944 par les Anglais et les Américains, avec, il est vrai, la participation des Français et des Russes. (14) Keynes, membre du conseil de la Banque d’Angleterre, négocie pour les Anglais; White, secrétaire d’État au Trésor, en fait de même pour les Américains. À Bretton Woods est mis en place un système dit de change fixe, où les parités des monnaies sont définies par les États et révisables sous de sévères conditions. Leur valeur est gagée sur l’or. Une monnaie se révèle supérieure, à cause des réserves d’or mais surtout à cause de l’énorme puissance économique et militaire américaine: le dollar. Une once d’or vaut environ 34 dollars. En pratique, les monnaies (le franc, la livre, la lire, le mark, la peseta, etc) sont convertibles en dollars et le dollar est lui-même convertible en or. Les États-Unis, de fait, sont les banquiers du monde. Certaines monnaies, comme celles de l’ancien empire colonial français, sont convertibles en franc, qui lui-même est convertible en dollar, qui lui-même est convertible en or.
(14) Pierre Mendès France est assis à la table de négociation pour les Français.

Tout se passe bien jusqu’en 1969. Les Américains fabriquent du dollar, et le dollar alimente la croissance mondiale. Bien entendu, l’émission de dollars est bien au-delà de la couverture or, du stock d’or de la Banque fédérale américaine entreposé à Fort Knox. Notamment parce que les États-Unis financent successivement deux guerres très coûteuses, celle de Corée et celle du Viêt-Nam. Pendant ce temps, les économies européenne et japonaise se développent et concurrencent l’économie américaine: les avions et les voitures, les téléviseurs, les médicaments s’imposent au détriment des produits américains. Les États-Unis se retrouvent dans une position inconfortable.
Imaginons deux entreprises, Renault et Peugeot, fabriquant des voitures. Elles sont en concurrence. Mais la première, Renault, non contente de fabriquer des voitures, doit alimenter la seconde en monnaie, avec tous les frais que cela comporte d’entretenir des banquiers et d’avoir une monnaie forte. Peugeot se contente de demander des crédits et de les rembourser en faisant concurrence à Renault. Renault, elle, doit payer des intérêts et des salaires à ses banquiers, prendre des risques sur le marché monétaire mondial, c’est-à-dire maintenir à tout prix une monnaie forte, c’est-à-dire des taux élevés, et en plus alimenter Peugeot qui n’a aucun souci monétaire mais qui la concurrence! Que choisit Renault? La banque ou l’industrie? En 1925, le choix s’était posé pour l’Angleterre. Churchill hésita. Dévaluez! lui conseilla Keynes. L’Angleterre choisit la finance et conserva une monnaie de réserve en rétablissant la convertibilité en or de la livre. Son activité industrielle disparut à jamais. En revanche, aujourd’hui encore, Londres est une grande place financière. (15)

(15) Keynes attribua à cette décision historique et catastrophique, le 28 avril 1925, l’une des causes de la Seconde Guerre mondiale, en raison de l’aggravation de la dépression.

Le dollar, monnaie du prince

En 1969, le président Nixon, génie politique, fait le bon choix: il choisit l’industrie contre la finance, se disant que, de toute façon, la puissance militaro-industrielle des États-Unis garantira le dollar. Il fait exploser le système de Bretton Woods en laissant flotter le dollar. En 1971, le dollar cesse d’être aligné sur l’or. Quel pari formidable! Le pari que seule la signature des États-Unis, la confiance qu’ils inspirent, par leur dimension, leur puissance, suffira à garantir la valeur de leur monnaie. Pari gagné. Les États-Unis, à nouveau, peuvent émettre la quantité de monnaie qu’ils veulent et financer leur industrie. Aux autres pays maintenant de demander la conversion de leur propre monnaie en dollar sur des marchés libres des changes, tous les jours, au jour le jour. L’euro est fort? La belle affaire! Les exportations américaines s’envolent! L’euro est faible? La belle affaire! Les capitaux affluent aux États-Unis, l’investissement et la productivité décollent! C’est un immense retour de la fonction régalienne de la monnaie: le dollar est la monnaie supérieure, parce que les États-Unis sont la puissance supérieure, ils sont le prince de ce monde. Ils acceptent un déficit énorme, déficit qui faisait éclater de rire le prix Nobel Milton Friedman parce qu’il était libellé en dollars. Pauvre Monsieur Trichet, patron de la Banque centrale européenne, qui compte ses sous un peu comme un petit épicier de Plougastel compterait sa caisse à côté de Windows qui fait des dettes! Magnifique, superbe et régalienne déclaration de Milton Friedman: ce que je dois est libellé dans ma monnaie. Donc je ne dois rien. Je ne vous dois rien. » Imaginez que vous puissiez aller chez un commerçant et payer votre dernier achat avec un papier signé: 1 000 euros Martin (vous vous appelez Martin). Et que le commerçant accepte avec joie parce qu’il sait que vous êtes le grand Martin, le puissant Martin, le redouté Martin, le riche Martin, Martin-le-costaud plein de missiles. Peu importe qu’il ne sache pas exactement combien vous valez: vous êtes le grand Martin. C’est ça, les États-Unis; et le Kosovo et la guerre d’Irak leur ont donné l’occasion de montrer leur puissance. Toute l’épargne japonaise et une bonne part de l’épargne européenne rêvent d’aller se placer aux États-Unis. Vous, Martin, vous allez chez votre commerçant avec vos euros-Martin, il vous vend un ordinateur en plus il vous supplie d’emporter avec vous un peu de son épargne! Formidable, non? En 1976, sont signés les accords de la Jamaïque enterrant à jamais le rôle de l’or comme monnaie internationale de réserve. Giscard d’Estaing signe, très heureux. Il n’a pas compris que, du temps de l’or, existait quelque chose, un équivalent général, une monnaie supérieure, qui interdisait à un État de dominer les autres et ne soumettait pas les économies à une puissance dominante. Non seulement la monnaie unique n’existe plus, mais sous la monnaie dominante, le dollar, des milliers de monnaies privées ont explosé, sans que plus jamais les États n’exercent un véritable contrôle du crédit. Les banques des pays d’Europe, du Japon, d’Asie et d’Amérique se sont mises à créer leur monnaie et à l’échanger au jour le jour sur le marché monétaire international. C’est le Far West! L’Amérique des années 1860, où 10000 dollars bariolés circulaient! La monnaie créée par la BNP (les lignes de crédit ouvertes par cette banque) concurrence celle créée par la Deutsche Bank (les lignes de crédit qu’elle ouvre), celle de la Société Générale, de la Citybank, du Crédit Suisse de Boston, de la Banque d’Arabie Saoudite, etc, sans que jamais les États puissent intervenir. La finance internationale est devenue totalement privée. Non seulement privée, mais largement « off shore », en dehors de tout contrôle des espaces nationaux et des pouvoirs politiques. Cette création monétaire, privée, est-elle totalement débridée? Non, pas entièrement. Les banquiers s’imposent quand même des garde-fous. Par exemple, la Banque des règlements internationaux, la BRI, créée à Bretton Woods en même temps que la Banque mondiale et le FMI, impose aux banques privées du monde entier le « ratio McDonough », du nom du président de la SEC, qui a succédé au ratio Cooke, du nom d’un autre banquier. Ce liquide. Ou du quasi-liquide. Des titres que vous puissiez rapidement transformer en devises, dollars, euros, ou yens. Pour des raisons de prudence.» Mais on comprend bien que si la création de dollars, de yens et d’euros n’est pas vraiment limitée, imposer le McDonough, c’est comme imposer à une voiture de limiter sa vitesse, en augmentant simultanément les chiffres sur les panneaux limitateurs de vitesse! L’explosion des marchés financiers, des marchés boursiers d’actions et d’obligations, et surtout des marchés dérivés (les produits d’assurance sur les fluctuations des monnaies, des taux d’intérêt) accroît le volume des signes monétaires en circulation qui n’ont pas véritablement de contreparties. Par exemple, je suis marchand d’armes français. Je veux m’assurer contre les fluctuations de l’euro face au dollar, car mon contrat est à terme libellé en dollars, et je ne sais pas trop combien vaudront les dollars quand mon acheteur arabe aura fini de me payer dans dix ans – s’il existe encore. Je prends une assurance, c’est-à-dire que je souscris à un contrat sur un marché dérivé. Mon vendeur, sur le marché dérivé, va se réassurer et donc acheter un dérivé de dérivé. Tout cela coûte cher, en intérêts, en intermédiation. Est-ce un contrat sûr, au moins? Même pas. Un assureur s’est fait assurer par un assureur, mais qui assure vraiment le second? Ne va-t-il pas se réassurer sur un troisième qui va se réassurer sur le premier, comme un serpent qui se mord la queue? À qui profite l’absence de règles? À ceux qui ont la force. La libération des monnaies a profité à la seule monnaie qui pouvait associer la force à sa liberté: le dollar. Il semble bien que la libération des monnaies ait donné lieu à une gigantesque bulle monétaire, qui, après la bulle des bourses, risque d’exploser. Qu’est-ce qui motive la spéculation? L’excitation. Tout cela est très excitant…

+ Le nerf de
la guerre (3)

Chap 8 – La bourse et les marchés financiers

« Un krach aboie plus qu’il ne mord. » PAUL ANTHONY SAMUELSON, PRIX NOBEL
« Je ne connais pas grand-chose à Wall Street, commençai-je mal à l’aise, mais pouvez-vous me dire pourquoi toutes ces actions ne cessent de grimper? Ne devrait-il pas y avoir des liens entre les bénéfices d’une entreprise, ses dividendes, et le prix de vente des actions? – Monsieur Marx, vous avez encore beaucoup à apprendre sur la Bourse et le marché des valeurs. » GROUCHO MARX, MÉMOIRES CAPITALES

Il n’existe sans doute pas de lieu plus symbolique du capitalisme que la Bourse. En mai 1968, les manifestants mirent le feu au Palais Brongniart, où autour de la « corbeille » les agents de change offraient et demandaient les titres, ou « actifs financiers », c’est-à-dire les actions et les obligations. Dans L’Argent de Zola, une spéculation contre la Compagnie universelle du financier Saccard conduit à un krach mémorable, dans une terrible séance à la bourse de Paris où s’affrontent « haussiers » et « baissiers ». Quand on joue à la hausse, aujourd’hui, on est « bullish » ; on est « bearish » quand on anticipe la baisse. Il est clair que le tempérament boursier est « bullish ». Mais la réalité « bearish » peut être longue… La crise de 1929 fut payée par une génération. La Bourse est le modèle du marché libre et concurrentiel, pour Walras. Les enchères des offreurs et des demandeurs, sous l’oeil du commissaire-priseur, permettent de fixer les prix. Pour Keynes aussi, la Bourse est le lieu essentiel du capitalisme, où se construit la confiance, la perception du futur qu’ont les hommes d’affaires, même si le marché boursier est d’une nature très particulière.

 

Marchés d’occasion et de spéculation

Il y a autant de bourses que de marchés d’enchères bien localisés, mais quand on parle de la « Bourse », ou de Bourse des valeurs, on fait référence au marché financier, c’est-à-dire au marché des actions, des obligations, et d’autres produits dits « dérivés » (dérivés à partir des marchés primaires d’actions et d’obligations). Les actions sont des titres de propriété, des parts de capital d’entreprise; les obligations, des reconnaissances de dettes d’entreprises, privées ou publiques, ou de collectivités publiques. Ce sont des titres de crédit ou d’emprunts. La tendance est à la concentration des bourses. En France, au XIXe siècle, plusieurs bourses cotaient des entreprises à Paris, Lyon, Bordeaux, Toulouse. Il n’y a plus qu’une bourse localisée juridiquement à Paris comme société anonyme. Aujourd’hui devenue Euronext en association avec les bourses d’Amsterdam et de Bruxelles, elle concurrence les bourses de Londres (un peu plus grosse), de Francfort (un peu plus petite) et de Milan. À terme, il ne devrait plus exister qu’une bourse européenne. Le développement d’Internet et des communications informatiques permet de « jouer » en Bourse directement et « en temps réel » (immédiatement) sur toutes les places du monde.

La Bourse recouvre plusieurs marchés.

1) Le premier marché comprend les grandes entreprises françaises et étrangères ayant une certaine capitalisation boursière (la valeur en capital, le nombre de titres que représente l’entreprise multiplié par la valeur du titre) (1). Sur ce premier marché est défini le CAC 40, indice boursier des valeurs des 40 plus grosses entreprises, supposées définir la tendance, l’évolution du marché. Sont réalisées les offres d’emprunt (d’obligations), les introductions boursières (arrivée de nouvelles entreprises et augmentation de capital), les OPA (offres publiques d’achat d’une entreprise par une autre, c’est-à-dire de ses actions), les OPE (offres publiques d’échange des actions d’une entreprise contre celles d’une autre avec laquelle elle souhaite fusionner, opération dite de « fusion-acquisition»). Mais surtout, sur le premier marché, sont achetées et vendues au jour le jour les actions des entreprises cotées, ainsi que les obligations existantes. La Bourse est donc, largement, un marché d’occasion, de seconde main.

2) Le second marché, créé en 1983, permet l’introduction en Bourse d’entreprises plus petites (12 millions d’euros et seulement 10 % de diffusion du capital dans le public).

3) Le nouveau marché, inspiré du NASDAQ américain, accueille les entreprises innovantes (celles qui, notamment, firent la bulle Internet).

4) Enfin, les marchés dérivés permettent aux opérateurs de se couvrir sur des fluctuations de change monétaire, de variations de taux d’intérêt, de variations de valeur des actions mêmes, auprès d’ « assureurs » de risques, en leur transférant ces risques de fluctuations. Ces marchés dérivés sont des marchés à terme, contrairement à la Bourse proprement dite: ils permettent de vendre des produits sans les posséder ou de les acheter sans avoir la liquidité pour les payer. Ce sont des marchés de spéculation pure. Par exemple, je spécule sur une action Renault, que je vendrai à terme à un client: je l’achète aujourd’hui, sans argent, à crédit, et je la revends dans une semaine, empochant le bénéfice et remboursant le crédit. Ce n’est pas plus compliqué que ça. Quand je spécule à la baisse, je vends aujourd’hui une action que je n’ai pas, mais que je rachèterai à bas prix pour la livrer dans une semaine.

(1) En 2003. cela concerne les entreprises d’au moins 750 millions d’euros, et qui proposent au moins 25 % de leur capital au public.

La Bourse est un secteur très particulier du capitalisme, celui des très grosses entreprises.
Il y a 250 sociétés non financières (2) cotées à Paris.
Sur les 250, 85 % ont plus de 10 000 salariés.
Or 99 % des entreprises privées de France ont moins de 500 salariés et représentent 90 % de l’emploi privé et à peu près autant du capital privé.
Les grosses entreprises publiques, RATP, SNCF, EDF-GDF ne sont pas cotées.
Le capital boursier est donc une infime partie du capital de la nation.

(2) Des entreprises stricto sensu, qui ne sont ni des banques, ni des compagnies d’assurances.

La Bourse ne sert pas à financer l’économie

Non, la Bourse, du moins en France, ne sert pas à financer l’économie, la croissance et l’accumulation. C’est l’autofinancement (la réaffectation des profits à l’investissement) ou l’endettement des entreprises qui les finance. Mais peut-être la France est-elle un pays « en retard », qui fait encore confiance au secteur bancaire pour financer la croissance, et non à l’appel direct à l’épargne des consommateurs par le marché boursier? Peut-être l’Europe ne fait-elle pas comme la France? Non. « Sur l’ensemble des marchés européens, les émissions nettes d’actions, les montants bruts d’actions émis corrigés des rachats d’actions et des dividendes versés aux actionnaires, sont négatives depuis de nombreuses années. Les dividendes atteignent un montant voisin de celui des émissions d’actions, ce qui revient à dire que les sociétés émettent des actions pour rémunérer leurs actionnaires. » (3) Cette situation n’a pas changé.
(3) Dominique Plihon, citant une étude de l’Agefi du 4 janvier 1999, dans Le Monde diplomatique du 4 février 1999.

Mais aux États-Unis, tout de même, patrie du capitalisme conquérant? Non plus. Patrick Artus, grand économiste, a étudié l’évolution des émissions nettes d’actions depuis 1985. Sauf sur la brève période 1991-1994, où il y eut une émission nette de 50 milliards de dollars par an en moyenne, soit rien du tout, la Bourse… détruit du capital. Elle retire du capital plus qu’elle n’en émet. En 2001 par exemple, en volume, les émissions d’actions ont été contrebalancées par des destructions d’actions, de sorte qu’au total l’émission nette de capital boursier était de moins 330 milliards de dollars. (4) La Bourse détruit du capital.
(4) Patrick Artus, « Le pouvoir des actionnaires », Problèmes économiques, n° 2756, 10/04/2002.

Pourquoi? Parce que les entreprises rachètent fréquemment leurs actions, détruisent leur propre capital, pour faire apparaître mécaniquement plus de profits sur leurs capitaux propres. On appelle ça l’effet de «relution », par opposition à l’effet de dilution. Depuis le 1er juillet 1998, les entreprises françaises sont autorisées à racheter leurs actions. Elles peuvent détruire jusqu’à 10 % de leur propre capital. Une part de ces rachats va à des « stock-options », des options d’actions destinées aux très hauts dirigeants de l’entreprise. L’autre part sert à faire apparaître, mécaniquement, un taux de profit sur le capital propre plus important. Pour faire apparaître des taux de profit sur capitaux propres élevés et exciter les administrateurs ou les fonds de pension qui leur demandent des comptes, les analystes, les agences de notation, les entreprises s’endettent: comme leur capital propre reste constant et que leur volume d’activité augmente, mécaniquement leur profit rapporté au capital propre augmente. C’est l’effet de « levier ». Les conséquences sont provisoirement bonnes, mais terribles vis-à-vis de la vie future de l’entreprise, surtout dans un monde où l’inflation n’est pas là pour diminuer l’endettement en érodant le capital; et terrible dans un monde où les taux d’intérêt sont élevés pour maintenir haute la valeur des monnaies, ce qui fait que le service de la dette est très élevé. (5)
(5) Petit parallèle: pour la même raison, le service de la dette de l’État est très élevé (10 % du budget) pour un faible endettement (60 % du PIS).

C’est ainsi que la Bourse ne sert pas à la croissance. Nous nous répétons, non? Oui, mais il faut le réitérer sans cesse. La Bourse capte de l’épargne, donc du pouvoir d’achat qui doit sortir de la consommation pour se destiner à l’investissement. Ne s’agit-il pas là d’un jeu à somme nulle? Si je n’achète pas de voiture Renault, pour acheter des actions de Renault, n’y a-t-il pas là une contradiction? Si, une contradiction majeure, même. Réfléchissons sur la nature du financement de l’accumulation: pour qu’il y ait croissance, il faut, nécessairement, qu’il y ait création monétaire. À stock de monnaie constant, le passage de la consommation à l’épargne ne peut pas créer de croissance. Il faut toujours qu’une opération de crédit anticipe la croissance et soit valorisée, après coup, par la réalisation de la croissance. Si je fais appel à l’épargne, moi, Renault, pour accroître la taille de l’entreprise, je fais appel en fait au crédit d’une banque, qui finance mon émission d’action. Quand Vivendi émettait des actions Vivendi pour acheter Time Warner après une offre publique d’échange, une banque garantissait l’émission; en fait, Vivendi battait monnaie. Vivendi était (est) un grand feudataire. Elle créait de la monnaie Vivendi, garantie par la grande banque d’affaires qui couvrait l’émission. Rien à voir avec l’épargne du bon père de famille qui refuse de consommer. Les économistes parlent d’une économie d’« endettement » pour désigner une économie comme la France, où l’accumulation est financée sans trop de dissimulation par le crédit bancaire, directement, et d’une économie de « marchés financiers » lorsque l’accumulation est financée sur la Bourse. L’Angleterre et les États-Unis sont des économies de marchés financiers; la France une économie d’endettement. Mais le résultat est le même. Aux États-Unis, on passe par le marché obligataire, le marché des dettes d’entreprise, ou, plus rarement, par une émission d’actions couverte par une banque, autrement dit, finalement, un crédit bancaire.

Les fonds de pension

Alors, à quoi sert la Bourse? À rien? Non, hélas. Elle sert à donner une philosophie économique, une doctrine aux gouvernants et à inculquer une idéologie aux citoyens. En France, depuis 1983, depuis que Pierre Bérégovoy a relancé la place de Paris, rêvant d’en faire une place aussi importante que Londres, en créant le Matif (marché à terme international de France), puis en jetant les bases du Monep (marché de négociation des options), tous deux marchés purement spéculatifs, nous vivons dans une mythologie boursière que le crash boursier de la « nouvelle économie » est en train de relativiser. Une mythologie de l’argent facile, de la fortune pour tous, de l’audace des « golden boys » et des jeunes spéculateurs, preneurs de risques, et un mépris du travail et de l’intervention publique, sauf lorsqu’elle est discrète. Cette idéologie est tellement funeste qu’on en est arrivé à croire que la Bourse protégeait les salariés par les fonds de pension. Les fonds de pension sont des stocks d’actions gérés en faveur de retraités, souvent du public. Calpers, par exemple, le plus gros, est un fonds de pension des fonctionnaires californiens. Les fonds de pension ont intérêt à ce que le capital de leurs membres prospère. Les plus-values sur le capital leur permettent de payer la retraite des fonctionnaires. À défaut, ceux-ci doivent vendre une partie de leur stock. Les fonds de pension sont le coeur de ce « capitalisme patrimonial » où l’on rêve d’une démocratie des actionnaires – allez, osons: une démocratie du capital, une démocratie où les petits actionnaires exigent de leurs dirigeants de bons dividendes. Les dirigeants des fonds de pension exigent des entreprise dont elles possèdent les actions 15 % de rendement. 15 % de profit net. Comment faire? Comment des entreprises qui croissent à 3-4 % l’an en volume – quand tout va bien – peuvent-elles faire apparaître du 15 % de profit net? En fusionnant avec d’autres, en éliminant une partie de leurs productions, en se spécialisant, en sous-traitant leur fabrication dans des pays où la main-d’oeuvre est totalement exploitée, en délocalisant, en rachetant leurs propres actions, en donnant des signaux « forts » aux marchés boursiers pour les enflammer, par exemple en licenciant du personnel alors que les profits augmentent, comme Michelin. Bref, en faisant de l’anti-économie. En particulier, en flexibilisant le travail, en faisant de celui-ci une variable d’ajustement, jetable, sans se rendre compte que le travail flexible est peu productif. Les salariés deviennent des pions dont le sort est réglé à des milliers de kilomètres, au gré des exigences d’autres salariés (propriétaires de fonds de pension) qui n’ont pas conscience de scier la branche qui les porte. Car sans le travail, le capital est peu de chose. Les fonds de pension ont une politique de court terme. Ils ne restent pas longtemps dans le capital d’une entreprise, toujours à l’affût de la rentabilité. Leur politique est totalement différente de celle d’un chef d’entreprise qui a besoin de temps: quand Renault s’installe au Brésil à Curitiba après avoir fermé l’usine de Vilvorde, elle construit une usine dont les murs sont censés durer plus de quinze ans, voire peut-être plus de cinquante. Et pourtant Renault a fermé Vilvorde, dont la peinture était encore fraîche, sous la pression de ses actionnaires qui voulaient du « 15 % » à tout prix, et vite. Imaginons un paysan: il achète un tracteur et entreprend de semer un verger. Et puis, tous les six mois, ou pire, tous les mois, un boursier vient lui dire: « Je m’en vais, vous n’êtes pas assez rentable ! Rendez le tracteur! » La Bourse, toute tournée vers la spéculation et l’immédiat, a quelque chose d’anti-économique, de profondément anti-productif. Dans les années 50 et 60, alors que le capitalisme européen se portait particulièrement bien, la Bourse vivotait, ne jouait aucun rôle, baissait un peu. Et la croissance était là.

+ Le nerf de
la guerre (4)

Le concours de beauté
« Individuellement l’homme est un être passablement raisonnable et sensé. Dans une foule, il devient aussitôt un crétin. » FRIEDRICH VON SCHILLER

Si la Bourse ne sert en rien la croissance, elle alimente en revanche l’opinion économique, l’ambiance. Elle est la petite musique du matin qui dit: « Attention, le capital n’est pas très heureux » ou « Hosanna, le capital va bien ». À toute heure de la journée, vous avez les cours boursiers.
Vous pourriez connaître le cours du chômage, le niveau des salaires, le niveau de la pollution dans Paris ou ailleurs, le nombre d’immigrés expulsés, le nombre d’espèces animales en train de disparaître, le nombre de langues, ces trésors de l’humanité, en train de fondre faute de pratiquants (une quarantaine par jour), mais on préfère vous donner la litanie des cours boursiers, qui n’est pas sans avoir un petit côté chant grégorien, d’ailleurs: ça monte, ça baisse… Le marché d’occasion d’une toute petite partie, minuscule, du capital de la nation commande au moral du pays. C’est la petite musique des marchés, avec le cours du dollar (il monte! Quel malheur! Il baisse! Quel malheur!), le cours du pétrole, et les taux d’inflation et de croissance.
Mais comment se fixent les cours boursiers? Qui fait les marchés? Que sont ces fameux « marchés » qui nous somment de les aimer et de leur rendre des comptes (les marchés supporteront-ils l’élection du président Lula au Brésil? Accepteront-ils le nouveau président argentin? Acceptent-ils la politique menée par Poutine, ou par d’autres)? La sanction des marchés, l’humeur des marchés, la morosité des marchés, l’euphorie des marchés, la contrainte des marchés, la réponse des marchés…
Personnages semblables à des dieux, insaisissables, ubiquitaires et très coléreux ou très susceptibles, tous les marchés fonctionnent à peu près comme le marché boursier, qui nourrit l’« opinion boursière », le « moral des hommes d’affaires », qui fait la confiance tout court. Le fonctionnement a été merveilleusement décrit par Keynes dans l’un des plus célèbres chapitres de la Théorie générale, le chapitre XIII, «

L’état de la prévision ». Comment, en tant qu’opérateur boursier, chargé d’offrir et de demander, vais-je me décider pour offrir ou demander des valeurs, des actions particulières? Keynes imagine un concours de beauté. Les concurrents doivent choisir une jolie femme parmi des photos. Le gagnant est celui qui est le plus proche du choix moyen de l’ensemble des concurrents. Le calcul devient dès lors très compliqué et stratégique. Je peux choisir en fonction de ma propre opinion (1); ou en fonction de ce que je crois être l’opinion des autres (2); ou en fonction de ce que je crois être l’opinion des autres sur ma propre opinion et celle des autres (3); ou faire le pari que certains feront preuve d’originalité et choisiront tel visage typé (4), etc. Conclusion, dit Keynes, « le problème du spéculateur est d’être dans la foule et de deviner ce que la foule va faire. » Si je sais que la foule va vendre demain, l’idéal est que je vende aujourd’hui, avant la chute des cours; si je sais qu’elle va massivement acheter demain, l’idéal est que j’achète aujourd’hui, avant la hausse des cours. Mais comment prévoir les mouvements de foule, puisque je suis moi-même au milieu de la foule? C’est tout le paradoxe du concours de beauté. Le marché est véritablement un mouvement de foule, soumis au mimétisme, au panurgisme, à l’engouement et à la panique. Tous achètent, vendent, entrent, sortent… Rien n’est moutonnier comme un marché.
C’est pourquoi, toujours selon Keynes, « la seule hypothèse que je puisse faire est d’espérer que la tendance va continuer ». Ça monte? Espérons que ça continue à monter! Ça baisse? Vendons en espérant que ça continue à baisser, sinon je me serai trompé. L’idéal est donc d’anticiper ce que fait la foule pour faire le contraire, acheter au son du canon, vendre au son du clairon. Les grands gourous boursiers, George Soros et d’autres, prétendent anticiper les mouvements de foule et expliquent ainsi leur fortune. Mais outre que leur bien se défait aussi vite qu’il se fait (témoin Soros), leur position d’anticipateurs est le plus souvent une position d’initiés: ils savent ce que d’autres ne savent pas encore. Keynes était un très grand spéculateur. Il s’est enrichi, s’est ruiné, s’est enrichi à nouveau. Était-il initié du fait de sa position dans le Trésor britannique? On espère que non. En tout cas, l’initié boursier est le gagnant du jeu, le tricheur qui a une carte de plus sous la table. Mais la grande majorité des boursiers se trouve dans la foule. Keynes a ajouté quelque chose d’étrange: « il vaut mieux avoir tort avec la foule, que raison contre elle ». Ce qui est une autre manière de dire « il faut suivre le mouvement » et ce que des économistes modernes comme André Orléan (6) ont traduit par: « Il est rationnel d’être irrationnel. »

Explication: si vous vous singularisez, jouez contre la communauté des boursiers et des spéculateurs, bref, si vous êtes le mouton noir, la communauté vous exclura. Elle ne vous supportera plus et finira par avoir votre peau (ce qui se passe pour les grands gourous qui veulent trop se marginaliser, qui sont trop initiés ou véreux: ils sont mis au ban des affaires)(7). À terme, vous, boursier, vous serez condamné à être dans la Bourse. Au milieu de la foule.
(6) André Orléan, Le Pouvoir de la finance, Odile Jacob, Paris, 1999. (7) Le lecteur perspicace aura reconnu la théorie du « bouc émissaire » chère à René Girard et reprise par Michel Aglietta et André Orléan, La Violence de la monnaie, PUF, Paris, 1982.

100000 analphabètes qui font les marchés

«Le facteur important qui contribue à l’euphorie spéculative et à l’effondrement programmé, c’est l’illusion que l’argent et l’intelligence sont liés. » JOHN KENNETH GALBRAITH

Les choses se passent-elles ainsi, selon les règles du mimétisme? Oui. Alain Minc évoque les « 100000 analphabètes qui font le marché » et il a raison. 100000 opérateurs environ sur les marchés boursiers, de change, des matières et d’autres font l’« opinion mondiale », le « sentiment », la « confiance ». Citons entièrement Alain Minc: « Le totalitarisme financier des marchés ne me réjouit pas. Mais je sais qu’il existe et je voudrais que toutes les élites le sachent. Je ne sais pas si les marchés pensent juste, mais je sais qu’on ne peut pas penser contre les marchés. Je suis comme un paysan qui n’aime pas la grêle mais qui vit avec. Les 100000 analphabètes qui font le marché, si vous ne respectez pas un certain nombre de canons aussi rigoureux que les canons de l’Église, peuvent mettre en l’air l’économie d’un pays. Les experts sont au moins les propagandistes de cette réalité. » (8) Retenons: Église, canons de l’Église, propagande. C’est bien de la religion et du prosélytisme, de la propagande de cette religion qu’il s’agit. Quels sont ces canons? La rigueur, la flexibilité du travail, le dégraissage de l’État, les baisses d’impôts, la force de la monnaie? Peu importe: ils ne fonctionnent jamais. Les marchés, comme les enfants, en veulent toujours plus, toujours plus de preuves d’amour. Si l’Argentine fait preuve de rigueur, les marchés l’interpréteront comme le signe que sa situation est pire qu’ils ne l’imaginaient et la sanctionneront. Quoi que vous fassiez, vous pouvez être sanctionné. La France a été sanctionnée pendant vingt ans sur sa politique monétaire, alors qu’elle était ultra-rigoureuse, plus rigoureuse que celle de l’Allemagne. Finalement, il a fallu l’euro pour que disparaisse cette sanction qui apparaissait notamment dans des taux d’intérêt supérieurs (des « primes de risque ») exigés du franc par rapport au mark.
(8) Le Débat, mai 1995.

Plus intéressant encore est le terme « 100000 analphabètes ». Soyons un peu plus généreux et traduisons par 100000 aveugles, perdus au milieu de la foule. Minc ne dit pas autre chose que « le marché fonctionne sur soi, en boucle ». J’achète parce que Dupont achète. Lequel achète parce qu’il a passé un coup de fil à Durant. Or Durant venait de me passer un coup de fil et je lui disais que sans doute j’achèterais en fonction de ce que ferait Dupont… Ce bouclage du marché crée des « prophéties autoréalisatrices », phénomènes merveilleux analysés par les économistes et qui créent les bulles boursières en fonction d’événements totalement anodins au départ, la déclaration d’un homme politique, l’absence de déclaration d’un autre, l’inquiétude, l’angoisse. Je fais ce que tu fais. Or tu fais ce que je fais parce que tu sais que je fais ce que tu fais. Effet de miroir, phénomènes spéculaires, spéculation. « Les miroirs sont les objets qui réfléchissent le plus », disait à juste titre Cocteau. Plus que les spéculateurs, sans doute.

Bulles boursières

Approchons maintenant notre aiguille de ces phénomènes baptisés « bulles boursières ». Il y eut une énorme bulle en 1929, qui creva; mais la bulle de la « nouvelle économie » – qui n’en finit pas de crever en ce moment et qui ramène les bourses mondiales à leurs niveaux de 1996, alors que leur valeur avait été multipliée par 6 entre 1982 et 1996 – a provoqué une chute encore plus importante que celle de 1929 et qui n’est pas finie. En France, une action comme celle de France Telecom valait 125 euros début 1999 et 7,82 euros en septembre 2002, et l’entreprise pouvait s’enorgueillir d’une dette de 70 milliards d’euros. L’action Vivendi valait 150 euros début 2000 et 12,50 euros en septembre 2000 (avec « seulement » une quarantaine de milliards d’euros de dettes).

Pourquoi tout le monde est entré en Bourse et a voulu s’enrichir? Parce qu’il devenait « ringard » d’être un simple salarié dans les années 90? Parce que sont apparus la « nouvelle économie », Internet, Yahoo!, Amazon.com, les téléphones cellulaires avec Internet incorporé? C’est la mode, la promesse d’argent. En Bourse, on s’enrichissait en voulant s’enrichir: on demandait des actions, la valeur des actions montait, les entreprises s’endettaient en disant: « Voyez, nous valons beaucoup, donnez-nous du liquide! » Elles utilisaient ce liquide pour faire de la publicité pour la nouvelle économie, les gogos galopaient, achetaient des actions, etc. Jusqu’au moment où l’on s’est rendu compte que tout ça ne reposait sur rien… Que la demande de téléphonie mobile était saturée, qu’Internet ne progressait plus, que les voitures s’achetaient toujours chez le garagiste, et que d’ailleurs, malgré Internet, on ne doublait pas le nombre de voitures possédées ni le nombre de kilomètres effectués par an. C’est le phénomène « chaîne de Ponzi ».

La chaîne de Ponzi

La « chaîne de Ponzi » est essentielle pour comprendre les spéculations, les euphories, ou même le problème des retraites. Ponzi était un arnaqueur qui fit fortune par son système éponyme en profitant d’une bulle immobilière en Californie. L’Albanie est un bon exemple de « chaîne de Ponzi ». Le pays a subi une arnaque de 1,2 milliards de dollars, soit à peu près le PIB du pays, autour de 1995. Trois escrocs géniaux l’ont organisée. Messieurs Messier, Bon et Tchuruk (9) n’ont même pas cette qualité, seulement occupés à leurs plans de stock-options et à faire monter la valeur de leurs actions en dégraissant leur entreprise. Mais revenons plutôt à nos trois escrocs, une femme et deux hommes, « la Gitane », « le Sous-officier » et « le Mécanicien ». Les lascars proposaient 100 % de taux d’intérêt sur leurs prêts, contre seulement 3 % versés par la Banque d’Albanie. 100 % signifie que votre capital double: vous prêtez 100, on vous rend 200.

(9) Respectivement présidents de Vivendi, France Telecom et Alcatel, trois entreprises lessivées par la crise boursière.

Un gogo vous dépose 100. Vous le remboursez avec les 200 de deux gogos qui déposent chacun 100 après lui. Ces deux gogos suivants, vous les remboursez avec les 400 des quatre gogos qui arrivent tout excités parce que leur ont raconté les premiers gogos: « Tu peux gagner du 100 %! Ça m’est arrivé! » Et ainsi de suite. Il est clair que le premier gogo, éberlué d’avoir été payé, va revenir aussi à la chaîne. Si le phénomène fait boule de neige, de plus en plus de gens entrent dans la chaîne de Ponzi. La Gitane, le Sous-officier et le Mécanicien captaient bien entendu une large part de l’argent qu’ils faisaient entrer, par le biais de commissions. La chaîne dure tant que des pigeons entrent en suivant une loi exponentielle (2,4,8,16…). Si la chaîne se coupe, si l’un des heureux gagnants ne revient plus, si l’épargne est asséchée, la bulle crève. Les derniers entrés sont les cocus. Une large part de l’épargne populaire albanaise, déjà bien maigre, a été complètement asséchée par la Gitane et ses compères, tout comme les Bon, Messier et Tchuruk l’ont fait pour une large part de l’épargne populaire française. Et ce ne sont pas les seuls. En Albanie, la catastrophe conduisit à un carnage: 1 600 morts et plus de 6000 blessés, les petits épargnants réclamant, trop tard, leur épargne volée. Aux États-Unis aujourd’hui, après la crevaison de la bulle, les papys et les mamies se contentent de se remettre au travail à 70 ans. Qui gagne? Celui qui quitte le navire à temps (10). C’est le syndrome Titanic. Le bateau heurte l’iceberg. Les premiers canots partent à moitié vides. Personne ne veut aller sur de frêles embarcations sur la mer glacée. La sécurité est représentée par le navire, réputé insubmersible. Puis la rumeur change: il faut fuir! Panique, bataille, ruine des derniers à quitter le paquebot. Salut les cocus.

(10) Gérard Dupuy, dans Libération, fit un magnifique édito pour inciter à entrer en Bourse: « C’est comme dans un train, il va à toute vitesse, entrez, profitez-en; certes, il faudra sauter à temps! »

Les stock-options

Les rachats d’actions par les entreprises servent, pour plus de la moitié, à payer des stock-options, qui sont des revenus destinés aux hauts dirigeants. Une stock-option est une action, mais sur laquelle on peut exercer son droit dans un certain délai, cinq ans en général. L’action de mon entreprise vaut 100 aujourd’hui. J’offre une option d’action à un salarié à un prix avantageux, disons 80 euros. Le salarié ne paie rien, il a un simple droit. S’il lève l’option dans cinq ans, il ne paiera pas d’impôt sur le revenu sur cette valeur (45 à 50 % car c’est un haut salarié).
Il paiera simplement l’impôt sur les plus-values (25 % si c’est aux États-Unis, 40 % en France et 25 % s’il s’agit d’actions de nouvelles entreprises). Cinq ans plus tard, l’action vaut moins de 80 euros? Le salarié ne lève pas l’action. Si elle vaut au-delà de 80, il lève l’option et ne paye l’action que 80. Dans la période de forte hausse boursière, où la valeur des actions a été multipliée par 6 en quatorze ans, les hauts salariés et les patrons d’entreprise ont pu se constituer des fortunes grâce au système des options, tout en ne payant pas l’impôt sur le revenu. Dans les périodes de baisse boursière, on révise périodiquement les options, de plus en plus bas. Le système est totalement sans risque. Il est pervers à double titre.
D’abord, il incite les patrons d’entreprise à créer à tout prix de la « valeur » d’actions, en provoquant des fusions-acquisitions, en dégraissant, en comprimant les salaires pour faire apparaître des profits, en spécialisant leurs entreprises et en revendant une partie de leurs activités, bref, en ayant une pure activité d’ingénierie financière sans aucun lien avec leur produit ou la qualité de leur travail. Fin 1999, Alcatel (mais toutes les entreprises l’ont fait) a émis un plan d’options pour tous ses salariés (120 000) de 1,8 million d’actions. Soit un peu plus de 10 actions par salarié. À côté, les dirigeants se sont réservés, au même moment, un plan de 3 millions d’options, soit 1000 par dirigeant, étant entendu qu’au-dessus les « dirigeants des dirigeants » en prenaient plutôt 100 000 que 1000. Le système des stock-options a permis les fortunes faramineuses des dirigeants d’Enron, et de beaucoup de patrons français. Mais de nombreux cadres dits supérieurs ont pu toucher au gâteau et entrer dans la spirale de la bulle boursière. L’entreprise qui distribue touche elle aussi le gâteau car ce système lui permet de verser des salaires moindres et donc de réduire ses charges sociales. Le système des stock-options est aussi pervers car il dévalorise le salaire. Il fait dépendre le revenu de la Bourse et non du travail fourni. Désormais, la rémunération n’est plus fonction du travail et du contrat de travail, mais des profits attendus de l’entreprise. Les cadres sont eux aussi dans l’espérance du profit au même titre que les patrons. Certes, il restera toujours une majorité de cadres moyens, d’ouvriers, d’employés, de working poors, de smicards et autres.

Mais la publicité faite autour des options dévalorise le travail au profit du revenu boursier qui devient le moyen noble de rémunération. Les stock-options, contrairement aux salaires qui sont la contrepartie d’un travail, ne coûtent rien à l’entreprise. Elles sont inscrites sur les comptes du côté des avances en capital. Une loi récente propose enfin de les compter en charges, comme des salaires, avec les charges sociales afférentes. Mais longtemps ce ne fut pas le cas. En 1998, pour la première fois, les journaux financiers ont enfin publié des enquêtes sur les options. On a ainsi appris que chez l’Oréal, 9 dirigeants s’étaient réservés 27,4 % des options pour une plus-value individuelle de 13,37 millions d’euros. La plus-value des hauts dirigeants chez Axa s’élevait à 10,24 millions seulement, 6,51 chez Vivendi où le talent des dirigeants ruina l’entreprise et l’endetta à hauteur d’une quarantaine de milliards d’euros.
Aux États-Unis, le montant des stock-options en 2000 représentait 10 % du capital boursier, soit près de 1000 milliards de dollars. Les dix patrons les mieux payés détenaient chacun une quarantaine de milliards de dollars d’options. En France, jusqu’en 2002, le système était totalement opaque (11).
Heureusement, la chute de la Bourse est venue provisoirement ruiner cette mécanique qui transforme le capitalisme en jeu de casino, dévalorise le travail, la classe moyenne, les petits salariés, et redéfinit les rapports du capital et du travail: désormais, le salarié fait l’avance de son travail et espère une rémunération en fonction des profits futurs de l’entreprise qui valoriseront ses actions. Historiquement, c’est une rupture: Marx et Ricardo nous ont toujours enseigné que le capitaliste fait l’avance (du fonds de salaire, le « capital circulant », disait Marx) et que le salarié fournit le travail. On pourrait aussi imaginer que le travail soit dévalorisé à un point que tout soit stock-option, tout soit espérance de profit. Réaliser des profits grâce au travail tout en dévalorisant et démoralisant celui-ci semble être une nouvelle étape du capitalisme.

(11) La loi « Nouvelles régulations économiques » de 2001 oblige à publier les salaires et les plans de stock-options des principaux dirigeants.

Les salariés sont-ils des capitalistes?

Ce serait tellement commode! Plus de luttes, de conflits pour le partage du gâteau, tous unis sous la barrière du profit, et tous de même essence, propriétaires de leur capital humain et propriétaires du capital-capital. En 2000, au sommet de la bulle boursière, les entreprises ont tenté de justifier le système des stock-options en proposant des plans à tous leurs salariés: ceux-ci pouvaient poser des options, sur une, deux ou trois actions, tandis que les dirigeants en posaient sur 1 000 ou 10 000. Alcatel lança le plan de 1,8 million de stock-options déjà évoqué, Bouygues avec un plan baptisé «Bouygues confiance », Vivendi avec un plan baptisé « Pégase », Suez-Lyonnaise avec un plan « Spring», etc., firent de même. Philippe Manière, auteur d’un « Marx à la corbeille » mais peu suspect de marxisme, fustige le système: « Pour les salariés ce n’est pas un facteur d’émancipation mais d’aliénation. L’actionnariat salarié direct est dangereux. Il place les intéressés dans une position schizophrénique – ainsi on a vu les hôtesses et stewards d’United Airlines décider de leur propre éviction au nom de la survie de leur entreprise. Et surtout, les salariés risquent de tout perdre, emploi et épargne, si leur entreprise fait faillite. » (12)

(12) Le Point, 22/10/99.

Le système des stock-options abolit la lutte des classes et dénie toute responsabilité aux chefs d’entreprise dans la décision de licencier. Désormais, c’est le salarié qui se licencie lui-même. On mesure le transfert de responsabilité et de culpabilité réalisé. C’est désormais la faute du travail si ça va mal pour le travail. On connaissait l’antienne: « C’est parce que les salariés ont de trop gros salaires qu’il y a du chômage, honte à vous salariés, responsables de mettre les salariés à la porte par votre cupidité et le refus de remettre en cause vos privilèges. » On a désormais: « Vous jouez comme nous, vous perdez, ne vous en prenez qu’à vous. » Les fonds de pension, l’épargne salariale, les stock-options sonnent l’avènement d’une société au-delà du salaire, une société où il n’y a plus que des propriétaires. Tous patrons ou, plus exactement, tous rentiers. Car l’actionnaire est un propriétaire qui ne tire de revenu que de son titre de propriété. Par une merveilleuse inversion, l’exploité devient un rentier exploiteur ! Le « capitalisme patrimonial » voudrait promouvoir une démocratie de la propriété, ou une république des actionnaires, bien éloignées de la vraie république où les citoyens sont égaux. Dans le capitalisme patrimonial, « une action égale une voix » se substitue à « un citoyen égale une voix ». Si les salariés deviennent actionnaires, la question du partage, la question fondamentale de l’économie politique, ne se pose plus. Tout est partage de profit futur. La question liée de l’exploitation disparaît. Lui succèdent une auto-aliénation, une servitude consentie.

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